LA CONSCIENCE DE FOULE
sorti de l’usine ou du bureau et libéré de ses préoccupations, il n’a plus rien à penser, il va par les rues, l’âme vacante, disponible, attendant, espérant quelque chose. Un incident vient-il à se produire ? Un rassemblement se forme aussitôt. Rien ne saurait expliquer une telle rapidité, sinon précisément cette attente vague, ce besoin de divertissement. De même, si une multitude animée de sentiments violents entraîne dans son tourbillon avec une rapidité vertigineuse un nombre croissant d'individus, c’est qu’elle leur communique une allégresse qui les subjugue aussitôt parce que, sans en avoir conscience, ils l’appelaient de leurs vœux : ils sentent que cette houle humaine va les arracher à leur ennui, leur dispenser un cordial spirituel ; ils s’y plongent et apportent à leur tour à la mouvante et précaire collectivité le stimulant de leur propre désir. Chacun, roulé dans ces flots vivants, voudra qu'il se passe quelque chose, et, à mesure que s’accroît l’exaltation, ce vouloir deviendra une nécessité impérieuse : l'intensité même de l'émotion transforme le terne promeneur de tout à l'heure en un individu excité et excitateur. Les «meneurs » sont souvent des personnalités assez faibles, mais impressionnables : ressentant plus fortement que les autres l'émotion commune, ils trouvent les premiers la « réponse » attendue par tous.
A mesure que l’excitation collective étend ses ravages, elle gagne, nous dit-on, des « gens instruits, expérimentés et énergiques ‘ ». Mais prenons garde ici d’être dupes des apparences : il y a des robustesses illusoires. Beaucoup d'individus, qui en ont la réputation, ne sont pourtant, au fond, ni de vrais savants, ni de fermes