‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 142 sur 194 · Ross. Op. cit., p · texte numérisé non relu

Ross. Op. cit., p

2, G. Davy. Traité de Psychologie de G. Dumas, t. IL, p. 770-711.

252 LA PENSÉE GOELECTIVE

ne voitpas que l’absence de raison poussée au plus haut degré puisse constituer une originalité quelconque; Paddition des consçiences se traduit nettement parun déficit, même dans le cas, que nous examinons un peu plusloin, des « foules sublimes ». Maïs surtout on commet l’erreur de choisir comme termes de comparaison, d’un côté la foule, et une foule quelconque, de l’autre, l'individu, mais un individu conscient, réfléchi, équilibré. Or, en fait, un tel individu est exceptionnel. Malgré les apparences, malgré l'éducation et la culture, la plupart des hommes ne font que se soumettre aux canons logiques établis et en quelque sorte imposés par la société : ils ne sont raisonnables, le plus souvent, que par imitation. Une secousse un peu forte les ramène vite aux modes primitifs de penser, et les sentiments l’emportent sur les idées; les principes de la raison sont, sinon ouvertement violés, du moins infléchis dans le sens des désirs, l'individu pense comme la foule. Il est donc aisément de plain-pied avec la masse qui l’emporte dans son tourbillon, ou plutôt la masse opère en lui une métamorphose : mais cette métamorphose, qui a fait attribuer à la collectivité, même sous ses formes les plus frustes, un pouvoir original et mystérieux, se réduit à une opération très simple : le « civilisé », si fragile d’ailleurs et si précaire, est momentanément aboli et le «primiuf » reparaît; en d’autres termes, les tendances supérieures, récemment et encore imparfaitement acquises, font place aux tendances anciennes, et l’esprit redescend sa pente naturelle. Il se peut que lindividu résiste à l’aberration commune et refuse de donner son ässentiment à des visions ou à des croyances absurdes. Mais alors la foule, comme un acide rongeur, attaque les commandes centrales des mouvements volon-

taires et l'individu, entraîné par le courant, agit et a conscience d'agir comme un fou. Le groupe happe dans sa fuite insensée son membre isolé et récalcitrant : elle ne l’a pas converti à ses erreurs, mais elle n’a pas moins obtenu son consentement de fait.

Tout acte d'intelligence requiert un minimum de réflexion : il faut arrêter un moment le courant de pensée, retenir une idée entre beaucoup d’autres, suspendre son jugement, demeurer volontairement dans le doute, subir le malaise dont s'accompagne tout problème tant qu’il n’est pas résolu. Rien, nous l'avons vu, ne répugne davantage à la conscience primitive. Or, la conscience de foule est au niveau et même au-dessous de la conscience primitive. En effet, celle-ci, dans la mesure où elle se concentre dans une individualité, est capable d’une certaine unité et d’une certaine stabilité : elle peut donc, quoique faiblement, se recueillir, coordonner ses idées, tenir en bride des impulsions qui pourraient l’entraîner à des actes fâcheux; la vie pratique et la vie sociale, leur continuité relative, les expériences de chaque jour montent des freins qui rendront possible l’avènement d’une conscience réfléchie. Or, il n’y a rien de tel dans une foule. Tout sujet stable faisant défaut, tout jugement véritable est impossible. Le premier venu qui, perdu dans la masse, formule une accusation, propose un acte, est la tête, le cerveau momentané de la foule. C'est que sa motion, quelle qu’elle soit, offre une issue à l’état d'attente inquiète, polarise la quantité énorme d'électricité affective répandue dans la masse. Aussi les « explications » des foules seront-elles

exactement de même nature que celles de la conscience primitive, mais toujours plus près d’un degré de l’absurdité et du crime. C’est que, tandis que, dans la conscience primitive, La personnalité est faible, mais non tout à fait absente, dans la conscience de foule elle disparaît entièrement. La foule est une collection fortuite de consciences décapitées : le sujet de ses jugements est toujours accidentel et temporaire, c’est un chef improvisé, l’homme d’une heure, d'une minute, le porteur inconscient de l’idée qui à assuré momentanément la décharge de l’émotion collective.

Il est vrai qu'il y a des foules sublimes, d’où Les individus sortent à ce point transfigurés qu’on songe malgré soi que la mouvante collectivité dont ils ont été les composants éphémères était autre chose qu'un rassemblement fortuit : une synthèse créatrice de propriétés nouvelles. Mais on ne voit pas que les propriétés que manifestent ces foules leur viennent avant tout de ce qu’elles expriment momentanément une vie collective ancienne, profonde, organique. Les foules qui, bien que composées en majorité d'éléments médiocres et égoïstes, se haussent jusqu'au sublime, les foules du 4 août, ou celles de 1914, ne sont, malgré les apparences, ni fortuites ni éphémères. Au cours des âges, des collectivités bien définies ont élaboré un idéal qui a puissamment imprégné l’inconscient des individus; des forces dorment dans l'âme de chacun. Vienne une circonstance extraordinaire, elles sont libérées : on les ignorait et l’on est surpris, on attribue à la Foulela merveilleuse métamorphose. Or, cette fois encore, son rôle a été purement mécanique : elle a exercé une pression irrésistible sur le moi égoïste des individus, elle a momentanément refoulé les préoccupations personnelles et

mesquines, elle a fait communier tous ses membres dans une exaltation dont chacun d'eux eût été incapable par lui-même ; les puissances d'amour, les appétits de dévouement, de grandeur, le besoin de se dilater, de sortir de ses limites, le mysticisme foncier, toutes ces énergies qui gisent, inemployées, au fond des consciences, même ordinairement assez basses, brisentleurs entraves et composent un ensemble d’une incomparable beauté. Il se produit alors de véritables transfigurations : nul n'aurait cru que des gens insignifiants fussent capables de dévouement, d'éloquence, d'héroïsme. Mais est-ce bien la foule quiles a ainsi soulevés hors d’euxmêmes? N'est-ce pas plutôt la nation elle-même qui, remuée jusque dans ses profondeurs, est venue s’exprimer dans cette houle puissante? Iln’y arien de nouveau, mais seulement un grand passé qui se porte au-devant du présent et entraîne avec lui, irrésistiblement, tous ceux qui, bon gré, mal gré, par toutes les fibres de leur être etitoutes les pensées de leur âme, participent de cette histoire.

Il est donc évident que, pour produire des résultats d’une certaine durée, l'unisson des âmes doit être tout autre chose qu’une communion accidentelle et sans lendemain, sous les espèces de la peur ou de l'amour. Une lente endosmose, une longue habitude de ne faire qu’un sont nécessaires. La moindre tribu de sauvages est plus instructive, à cet égard, que la foule excitée et hurlante de nos cités :ilest vrai qu’elle frappe moins l'imagination. Il est vrai aussi que l’étude en est plus malaisée : ce n’est pas trop, nous l’avons vu, de toutes les ressources d’une psychologie qui embrasserait même les « forces inconnues ».

Les primitifs sont des consciences éminemment per-

méables et désarmées, sans défense contre les influences extérieures : le moindre remous populaire les entraîne et les subjugue. Mais ils vivent ensemble, et cette constante symbiose réalise d’une manière permanente l'unanimité temporaire de la foule. La même émotion les traverse tous au même moment; elle oriente leurs pensées dans le même sens, les prédispose aux mêmes actes. Seules peuvent nous donner une idée approchée d'une telle communion certaines familles très unies, dont les membres, doués d'une vive sensibilité, ayant vécu longtemps ensemble, sont en quelque sorte accordés les uns sur les autres. Seulement il y a ici plus d’amour, de tendre compréhension réciproque, là plus d’instinct, une sympathie qui retient encore quelque chose d’organique. Aïnsi se forme le groupe qui, de ce point de vue, a bien une réalité propre, puisque lindividu, sans lui, n’existerait vraisemblablement qu’à ‘état de brute : la plante humaine est orientée d’instinct vers la société comme vers le soleil qui lui dispense la chaleur et la vie de l’âme; les consciences péricliteraient si elles ne communiaient. Elles sentent et pensent ensemble. Il n’est donc pas invraisemblable qu’une certaine coopération mentale, d’ailleurs malaisée à définir, ait joué un rôle dans les premières démarches de l'esprit humain. Une combinaison s'élabore ; peut-on dire qu’elle ne soit pas, en un sens, l’œuvre de tous ? Tous y travaillent ensemble. D’où viennent, dans le mythe par exemple, les différentes péripéties, les variantes? Les idées passent, hôtes d’un instant des cerveaux individuels qui ne les reconnaissent même pas. La chanson nouvelle a-t-elle un inventeur? Elle est le produit d’une collaboration qui s’ignore. Imaginons une réunion où chacun rêverait musicalement

tout haut, ou plutôt entre haut et bas, dans le silence et la pénombre propices aux unissons psychologiques, dans l’état de détente bienfaisante et d’attente indéterminée de gens qui ont laissé de côté leurs soucis, leur moi social : des sons flottent, indistincts, puis une direction se dessine, un rythme, un courant musical se crée qui s'empare de tous ceux qui sont là, écoutant et chantant à la fois; le courant monte, descend, s’infléchit : qui le modifie ainsi? Nul n’a d’idée qui ne lui soit suggérée par les autres, nul ne reconnaît son propre apport. La communion est si parfaite qu’il n’y a plus de place pour la conscience claire. Peut-être, en dernière analyse, la conscience collective n’est-elle que la somme des inconscients individuels. Les premiers inventeurs imprégnés, à un degré que nous ne pouvons plus soupçonner, des sentiments collectifs, ont donné une expression à ce que tous ressentaient confusément, mais fortement, et cette expression était si attendue qu’elle n’a surpris personne, ni suscité aucune admiration : elle est restée anonyme et c’est en ce sens qu’elle est collective.

Pouvons-nous aller plus loin et attribuer à la collectivité la création même des causes mystiques qui a arraché l'esprit humain aux routines de l’action ? On accorderait difficilement qu’un individu isolé, en face des grandes manifestations de la nature, ait pu réagir d’une facon sensiblement différente de celle de l’animal. Tout au moins ses pressentiments, ses velléités seraient restés à l’état latent. Éprouvé par toutes les consciences à la fois, réfléchi, amplifié, l’étonnement originel a pu acquérir une efficacité vraiment créatrice : ce sont les hommes assemblés, ou plutôt unanimes, qui ont créé les dieux; c’est donc bien le groupe qui a assuré la

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fortune de ce malaise mental que lindividu isolé eût traité par l'oubli ou l’accoutumance.

Mais cela accordé, est-il permis de faire un dernier pas ? Peut-on concevoir comme une véritable « pensée »: cet accord fécond des consciences? Peut-on surtout admettre sans plus que cette pensée collective, ayant créé les dieux, va du même coup, portée par le même élan, enfanter la science positive et la philosophie ?

Pour les théoriciens de la pensée collective comme pour nous, mais avec des différences qui seront soulignées par la suite, les lignes d'évolution de l'intelligence animale et de l'intelligence humaine se sont séparées le jour où l’homme a imaginé d'établir entre les phénomènes des liaisons, des relations, des liens internes, que la sensation, qui ne voit rien que du dehors, ne saurait lui faire découvrir!. Ce point, ou ce moment, est celui de l'explication, « car expliquer, c’est rattacher les choses les unes aux autres, c’est éta-blir entre elles des relations qui nous les fassent apparaître comme fonction les unes des autres, comme vibrant sympathiquement suivant une loi intérieure, fondée dans leur nature? ». Plus brièvement, «expliquer, c’est montrer comment une chose participe d’une ou de

plusieurs autres’ ». Pour que l’esprit humain comprenne une séquence donnée, au lieu de se borner à la constater — et il n’est satisfait que s’il comprend, que si sa constatation porte en elle sa raison — il faut qu’il

4. Durkheim. Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 340. 2, Id. 1bid., p. 339.

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