Id. Jbid., p
4. Durkheim. Division du Travail social, 2e édit, p. 339-340.
Mais de toutes manières le concept, œuvre de la société, serait le point de départ de l'évolution de l'humanité vers les formes supérieures de pensée.
Nous rechercherons tout à l'heure dans quelle mesure on peut admettre que le concept est bien l’œuvre de la société. Demandons-nous auparavant si, le concept une fois créé, la science et la recherche de la vérité devaient nécessairement en sortir. Nous ne reviendrons pas sur les objections que nous avons présentées dans notre premier chapitre. Nous rappellerons seulement que le préjugé rationaliste nous incline à confondre la pensée conceptuelle ou logique et la pensée scientifique : c’est qu’elles sont, de nos jours surtout, étroitement associées ; c’est surtout que nous sommes invinciblement portés à voir en elles les deux faces d’une même raison; pour nous la raison qui raisonne se confond avec la raison qui connaît. Mais à mesure que l’Aistoire de l'esprit humain est mieux connue, l'illusion se dissipe. La pensée scientifique est une acquisition tardive : l’homme a raisonné bien avant de songer à faire œuvre de science, Dans ses premières démarches des concepts sont engagés, ils donnent à ses problèmes une amplitude qu’ils n’ont pas dans la conscience animale et qui dépasse la zone tracée par les besoins organiques : il y a déjà, dans l’utilisation des choses par l'Aomo aber, une sorte de savoir implicite. Mais nous en avons vu les limites. Le mécanisme de l'intelligence humaine est monté : il s’en faut qu’il ait en lui les forces qui lui permettront d'assumer les grandes tâches que lui réserve l'avenir. De la positivité étroite et fermée dela technique à la positivité illimitée de la science, il y a plus qu’une longue distance qui ne saurait manquer d’être franchie avecle temps, il y a des obstacles que seules des impul-
sions puissantes et originales ont permis de vaincre. Dans ce drame « où l'humanité s’est trouvée engagée dès qu’elle a commencé à prendre conscience de son contact avec les choses’ », le concept, bien loin d’avoir orienté la pensée vers la connaissance positive, a reçu d’elle sa fonction et sa vertu.
Dira-t-on que les concepts, une fois dégagés de la pratique et convertis en notions distinctes, devaient nécessairement conduire l'esprit humain à la vérité puisqu'ils en possèdent les deux caractéristiques : l'impersonnalité et la stabilité ? Mais la difficulté, nous le verrons, réside justement dans cette « prise de conscience » des notions logiques. Admettons cependant, pour un instant, que la vie collective suffise à l'expliquer. Il est bien vrai que l’impersonnalité et la stabilité sont deux caractéristiques de la vérité. Mais, d'abord, elles ne sont pas les seules ni ‘les plus importantes. Elles ne sont pas les seules : les hommes peuvent donner leur assentiment à des propositions qui ne sont pas « personnelles », c’est-à-dire - propres à aucun d’eux en particulier et qui, en outre, subsistent, immuables, pendant de longs siècles, sans en être moins fausses. L'accord des esprits n’est pas une garantie de vérité, et nous avons vu, au demeurant, en analysant l'unanimité des consciences primitives, én quoi il consistait : l'impersonnalité qu’il assure peut n’être que renoncement à penser par soi-même, et la stabilité, habitude collective de l'erreur. — Elles ne sont pas les plus importantes : qu'est-ce que la vérité, sinon l'accord des esprits avec la nature des choses ? Une vérité n’est impersonnelle et durable que parce
4, L. Brunschvicg. L'Expérience humaïine..., p: 571.
qu’elle est objective. L’objectivité même suffit, car elle engendre tôt ou tard l’impersonnalité et la stabilité. Mais on assure qu'entre les concepts objectifs, ou screntifiques, très peu nombreux du reste, et les concepts tenus pour vrais parce qu’ils sont collectifs, il n’y a que des différences de degré. « Une représentation collective, parce qu’elle est collective, présente déjà des garanties d'objectivité; car ce n’est pas sans raison qu’elle a pu se généraliser et se maintenir avec une suffisante persistance! ». Mais, encore une fois, pour être partagées et durables, certaines propositions n'en sont pas moins des erreurs. Et comment les distinguerat-on des autres? En vain invoquera-t-on « le contrôle indéfiniment répété » auquel une représentation colleclive est nécessairement soumise; « les hommes qui y adhèrent la vérifient par leur expérience propre. Elle ne saurait donc être complètement inadéquate à son objet?. » L’extraordinaire persistance, à travers l’histoire, des erreurs qui nous paraissent les plus flagrantes, suffirait à nous faire récuser cette assertion. Mais surtout des travaux récents semblent avoir établi solidement que l’imperméabilité de la conscience primitive à lPexpérience était un de ses traits essentiels et qu’elle se rattachait aux tendances les plus profondes et les plus anciennes de l’homme. A moins de nier son mysticisme foncier et de considérer l’esprit humain comme définitivement constitué, quant à sa structure, et orienté, quant à ses tendances, depuis ses premiers balbutiements jusqu’à notre ère positive. On revient alors par un détour à la théorie des anthropologues anglais et le problème même de l’évolution de la pensée s’évanouit.