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nous l'avons vu, la nofion de force n'en est pas sortie. Et elle n’est pas sortie davantage de la technique magique. Seule, une pensée réellement tmpersonnelle pouvait lui donner naissance. C’est la science qui fait les concepts, ce ne sont pas les concepts qui font la science.
Si la doctrine contraire a pu être soutenue, avec une vigueur dialectique impressionnante, c’est, en dernière analyse, à la faveur d'une équivoque sur le mot même d’impersonnalité. La « pensée impersonnelle » est tour à tour la pensée qui n’est celle d'aucun individu en particulier et la pensée objective, ou vraie, qui s'oppose à la pensée subjective. De là une triple équation, dans laquelle peut tenir tout le système : la pensée impersonnelle est la pensée vraie, mais elle est aussi la pensée collective ; la pensée collective a donc bien créé la pensée vraie. Or, outre que, jusqu'à présent, la « pensée collective » a résisté à tous nos efforts pour latteindre et lui donner un contenu positif, nous sommes bien forcés de reconnaître que l’impersonnalité
propre à la pensée vraie n’est nullement une qualité négative : il n’est rien, au contraire, qui soit plus riche de sens. En fait, ce qui vient s'exprimer dans Vimpersonnalité de la pensée vraie, c'est la personnalité tout entière. Elle ne représente rien moins que la victoire de l'individu sur sa propre subjectivité ; or, celle-ci est précisément composée avant tout de représentations collectives.
En résumé, l'impersonnalité impliquéeidans la vérité d'une proposition suppose, chez celui qui l'a découverte ou qui l’énonce en toule connaissance de cause, le plus haut développement de la personnalité et l'affranchissement le plus complet à l'égard des manières collec-
lives de penser. La pensée qui cherche et atteint le vrai est une pensée qui réfléchit, ce qui signifie qu'elle se concentre, se.replie sur elle-même : elle fait le silence et le vide dans le for intérieur, elle ne le fait pas sans peine, elle ne le fait précisément qu’au prix d’un vigoureux effort qui assure au moi la domination sur tous les éléments turbulents qui tendent sans cesse à usurper la première place. Mais pourquoi cet eflort, pourquoi ce silence, et cette affirmation énergique de la personnalité? Pour faire place à l’objet, c’est-à-dire à l’impersonnel. Lui seul est intéressant. IL faut qu'il n’y ait que lui dans la conscience. La vérité n’est accessible qu'à ceux qui savent s’oublier eux-mêmes, et l’oubli de soi n’est donné qu'aux personnalités fortes. L’attitude du savant est celle de l’homo faber : même soumission aux choses, même renoncement à tout point de vue propre, même impersonnalité en un mot. Seulement, rien n’est plus difficile à l’homme que de transporter cette attitude de la pratique à la connaissance. La vie collective ne permet nullement d'opérer ce transfert. La vérité a pour condition la vie personnelle. |
Non seulement la société ne fraye pas la voie à la science positive, mais encore, sous sa forme primitive, elle a dû constituer le principal obstacle à son avènement. Les manières collectives de « penser » ont été pour l'intelligence humaine des chaines qu’elle ne pouvait briser sans d’énormes difficultés. L'arrêt du développement mental, dans les sociétés inférieures où précisément la collectivité est toute-puissante, est assez