LE TABOU
significatif, Sans doute on peut se demander si on ne se trouve pas en présence de cas de dégénérescence, qui auraient pris la forme d’un « grégarisme » radical et peut-être exceptionnel, à ce degré, dans l'humanité. Mais cette objection ne fait que fortifier notre thèse. Les admirables vestiges laissés par certaines races préhistoriques permettent de supposer que l'humanité a dû connaître, dès ses plus lointains commencements, suivant de très près l’unanimisme originel, un individualisme relatif et une activité créatrice remarquable. Puis une sorte de paresse, un ralentissement de l'élan humain s’est produit qui a assuré de nouveau la mainmise complète du groupe sur l'individu. D'ailleurs, cet assujettissement mental de l'individu au groupe, et l'assoupissement de l'intelligence qui en résulte, sont toujours possibles et nous pouvons les observer encore de nos jours : ainsi, qu’un homme se laisse gagner par l'esprit de coterie ou de caste, ou encore par le « conformisme » social, c'en est fait de son développement personnel. Il cesse de penser par lui-même. C’est son groupe qui pense pour lui. C’est dire qu'il ne pense guère. ;
La tentation est constante. L'individu va de luimême au-devant d’une servitude qu’il subit et qu'il aime sans la bien connaître. La vie en commun lui offre le moyen de se dispenser des tâches les plus difficiles qui lui incombent, il s’en empare avec avidité — à peu près comme le névropathe atteint de « misère psychologique » se confine dans les comportements qui exigent le moins de dépenses et d’efforts. Au lieu de vouloir par lui-même, il obéit : au lieu de choisir un nouveau sentier, il suit celui que suivent les autres. Toute initiative est abolie. Mais comment ne le serait-
elle pas ? Toute pensée est croyance, toute croyance repose initialement sur la crainte, et la crainte originelle est perpétuée par l'institution spontanée du tabou. La pensée collective se rive elle-même à la causalité qu’elle a créée, moins par les pratiques qui découlent des croyances que par les interdictions qui s’y rattachent. L’anxiété initiale n’a pas été réduite seulement par la création des causes invisibles, mais encore par toute une série de défenses : précisément parce que le danger redouté était indéterminé, pour se protéger contre lui on a multiplié les interdictions : c’est la logique même de la peur, qui ne change pas de nature, nous l'avons vu, dars les cas morbides. La précision et la multiplication des défenses semblent combattre efficacement l’imprécision du danger.
Le tabou est comme lenvers de la croyance et n’en est d’ailleurs pas séparable. Mais plus que la croyance ilirahit la force des liens qui enchaînent l'individu au groupe. Le plus courageux des guerriers est sans force, sans courage devant l'invisible : comment se défendrait-il ? Par quelle arme combattre ce qu’on ne voit pas, ce dont le pouvoir est indéfini ? Ainsi, apprend-il qu'il a été l’objet d’une malédiction, ou qu’un envoûtement terrible a été fait contre lui; découvre-t-il qu'il a, sans le vouloir, violé un tabou? il ne cherche pas à lutter, il se résigne aux conséquences de son malheur ou de son crime involontaire, et il se laisse mourir ‘. On ne saurait exagérer l'importance de ces faits de /hanatomanie qui sont l’objet, dans l’École Ù sociologique, d’une étude attentive. Le tabou est l'âme: des représentations collectives : il leur donne tout leur