Th. Veblen. Op. cit., p
été nécessairement la forme primitive de l'intelligence, que cette forme, en tout cas, n’a pas été la seule à l'origine et que les autres n’ont pu en être dérivées.
Et il nous faut bien l’admettre si nous voulons comprendre la médecine et la vie sociale dans les sociétés inférieures. — L'intelligence primitive n’a pas méconnu le rôle des facteurs psychiques dans la plupart des maladies : au contraire, elle l’aurait plutôt exagéré. La médecine du chamane est avant tout une médecine psychologique. « Les remèdes agissant par l’intermédiaire de l'esprit ont été probablement les premiers que l’homme ait employés’ », et il n’y a sans doute rien de moins neuf que la mind cure dont on fait de nos jours tant de bruit. — La vie en commun soulevait d’autres problèmes, plus éloignés encore, si possible, de l’ordre mécanique. Ils ont été résolus, le plus souvent, avec une habileté qui achève de nous convaincre de l’extrême souplesse de l'intelligence primitive. La solution par la force des conflits, soit entre Les individus, soit entre les groupes, est loin d’avoir toujours prévalu. Il ne serait pas impossible qu’elle eût été considérée de bonne heure comme la plus mauvaise. Dans les dépôts néolithiques, par exemple en Scandinavie, on compte les outils par centaines et les armes par douzaines seulement”. Maintes peuplades actuelles ont des mœurs douces et paisibles; le recours aux armes y est des plus rares, la criminalité à l’intérieur du groupe est faible. Une étude approfondie de leur « diplomatie » nous causerait sans doute bien des surprises et peut-être quelque confusion. D'autre part l’ordre social est réglementé avec une surprenante minutie. Institutions,
1. Rivers. Medicine, Magic, and Religion, p- 122. 2. Veblen, Op. cit., p. 128. Cf. Montélius. La Suède préhistorique.
mœurs, croyances, légendes, contes, chansons révéleraient, si on pouvait les dépouiller de la gangue dont la tradition et le temps les ont revêtus, une curieuse connaissance des plus secrets replis de l’âme humaine. L’outillage de ces subtils psychologues n'en est pas moins, dans bien des cas, des plus rudimentaires c’est que, même grossier, il suffit à assurer la subsistance et la sécurité, et il cesse de progresser dès que sont résolus les problèmes pratiques les plus importants. Mais la complexité des situations sociales ne saurait s’accommoder de solutions simples et peu nombreuses. II faut du temps avant que tout soit réglé. L'état de problème se prolonge, tient l'intelligence en haleine et la pousse sans cesse à la recherche de nouveaux expédients.
Ainsi, dès ses premières démarches, l’intelligence brise le cadre étroit de la technique matérielle où l’on prétend l’enfermer. La diversité des problèmes qu’elle est en mesure de résoudre révèle sa souplesse, la multiplicité de ses aptitudes. Elle n’est ouvrière qu’à ses heures et selon les circonstances. Mais il est vrai que lorsque l’esprit humain a commencé à réfléchir, il a eu recours de préférence à la plus humble de ses méthodes. Les premiers philosophes conscients ont été ceux qui, réagissant contre l’animisme, cette métaphysique spontanée qui peuplait d’esprits l’air, la terre et les eaux, ont préconisé « un idéal de marche vers la nature ou de retour à la nature ». Mais pour vaincre « l’inaptitude radicale et foncière à saisir le donné en tant que donné » dont souffre l’homme ‘, pour consolider la conception naissante de l’empirisme, ils ont été amenés à
4. L. Brunschvicg. L'Expérience physique et la Causalilé humaine, p. 587, $ 263.
EssERTIER.
concevoir l'univers sur le type des outils fabriqués par la main de l’homme, et par conséquent comme une vaste machine composée d'éléments imertes, juxtaposables à la manière des pièces d’une construction, qu'ils pouvaient démonter et remonter à leur gré. C'était ce que l'expérience leur offrait de plus solide, un fond où ils pouvaient jeter l’ancre. La première forme du connaître aurait donc bien été, en un sens, le /aære. Seulement il ne faut pas oublier que nous ne nous trouvons pas ici à la source de l’évolution de la pensée : cette première « physique » est apparue relativement tard. Il y a plus. La spéculation s’est emparée des procédés de la technique matérielle qui se prêtaient si bien à ses desseins ; elle les a perfectionnés, elle y a joint la géométrie et le caleul — ou plutôt elle les en a extraits, car l'artisan est naturellement géomètre et calculateur — et elle s’est crue suffisamment armée pour résoudre tous les problèmes, y compris ceux de la vie et de l’esprit. Elle s’est engagée à fond dans cette fausse direction. Elle a évolué pour son compte, mais en marge du fleuve principal, auquel elle à subrepticement emprunté le mouvement qui a continué à l’animer. Mais la véritable évolution de l’esprit humain nous échappe si nous persistons à voir dans ce canal latéral et artificiel Le fleuve lui-même.
Comment, en effet, réussira-t-on à faire dériver toute la pensée humaine de l'intelligence pratique? À l’aide d'un artifice qui consiste à la doter de propriétés qu’elle n’acquiert en réalité que lorsque la science est née, bien que l’on croie pouvoir les déduire de sa seule aptitude à fabriquer des outils. Elle taille, nous dit-on, ses outils dans n'importe quelle substance : il lui suffit qu’elle offre une résistance déterminée. La forme seule l’inté-
resse, non la matière, le rapport et non la chose. Or, « une forme, justement parce qu’elle est vide, peut être remplie tour à tour, à volonté, par un nombre indéfini de choses, même par celles qui ne servent à rien. De sorte qu’une connaissance formelle ne se limite pas à ce qui est pratiquement utile, encore que ce soit en vue de l'utilité pratique qu’elle a fait son apparition dans le monde. Un être intelligent porte en lui de quoi se dépasser lui-même‘. » On se donne ainsi d’un coup toute l'intelligence, y compris son progrès, qui est précisément en question, puisqu'on estime que, en fabriquant, l'intelligence s’affranchit de ces besoins mêmes qu’elle a pour fonction de satisfaire. On reconnaît pourtant qu’elle estrivée aux objets matériels, qu’elle est endormie dans l'utilité, « hypnotisée sur son travail ». Mais elle n’est pas « incapable de se replier sur elle-même », elle « réfléchit », parce que, « en dehors de l'effort pratiquement utile, elle a un surplus de force à dépenser » : elle l’emploie à se libérer. « C’est une conscience qui s’est déjà, virtuellement, reconquise sur elle-même. » Le langage ne fait qu'achever cette conquête et ainsi s'ouvre « aux yeux de l'intelligence, qui regardait dehors, tout un monde intérieur, le spectacle de ses propres opérations * ». — En un mot, la science est contenue dans l'outil. Mais que l’on y regarde de près : ce n’est pas de l’outil qu’on la déduit, c’est de Fintelligence même, qui est définie en fonction de la science. La pensée n’évolue pas, parce qu’on lui attribue puremént et simplement tout ce qu’elle a conquis. Son véritable devenir nous échappe. C’est une fausse histoire qu’on écrit d'elle.