LE TABOU
sens, il marque le degré de leur emprise sur les individus et du même coup les étroites limites de ce que serait une pensée de groupe. Penser ou agir autrement que les autres, c’est toujours violer quelque tabou ; “offenser les invisibles, et il est théoriquement impossible à un individu quelconque de le faire délibérément. Sa « conscience » l’en empêche. Ii n’y a pas de plus catégorique impératif. Mais sa « conscience », c’est le groupe même. Lui vient-il à l'esprit —la tentation, parfois, est forte — l’idée de commettre un acte réprouvé ? Aussitôt il voit se dresser contre lui les « autres », désapprobateurs, mécontents. Non pas Pierre, Paul ou Jacques, mais tout l’ensemble, le groupe même, plus redoutable dans son indétermination relative. S'il est coupable, il n’espère aucun pardon, aucun salut; sa faute a irrité les invisibles et tout le groupe est menacé. Le « sacrilège » est une catastrophe publique. Les meilleurs amis du coupable, ou du malchanceux, l’abandonnent : il s’agit avant tout d'éviter le malheur que, par la faute ou l'erreur d’un seul, les invisibles déchaîneront sur tous.
Le tabou a emprisonné pour longtemps l'esprit humain. Il a établi et organisé le règne de lanxiété originelle et d’une religion fondée sur cette anxiété : il représente le triomphe simultané des formes inférieures de l'explication et de la domination du groupe. La « pensée collective » est une pensée asservie par la crainte. D'autant plus qu’il était inévitable que chefs et prêtres vissent dans le tabou le meilleur instrument de domination. Plus ou moins consciemment ils enferment la communauté dans un réseau de plus en plus compliqué d’interdictions ; ils s’entourent eux-mêmes de tabous, qui valent mieux que les meilleures gardes pré-
toriennes. Mais ce n’est pas assez encore. Pour que la protection soit plus efficace, on ajoute au tabou l’ordalie qui atteint les forts et les riches '. Le moindre incident, un rêve de mauvais augure, un mot, un geste malheureux, peut déclencher une accusation de sorcellerie et la dangereuse et perfide procédure de l'épreuve par le poison.
Ainsi le règne de la « pensée collective » est en réalité le règne de l'absence de pensée : ilassure la domination indéfinie des formes inférieures de l'explication. La vie sociale primitive devait nécessairement acculer la pensée humaine à une impasse. Si elle a réussi à s’en évader, si la vérité lui est apparue comme une fin digne d’être poursuivie, c’est que l'individu est parvenu à s'affranchir du groupe, c’est qu’une vie personnelle a pu se constituer progressivement, grâce, sans doute, à la vie collective, mais plus encore à ses dépens.
Il y aurait, il est vrai, un dernier moyen d’attribuer à la « pensée collective » la création de la logique et de la science. Bagehot? faisait de la « discussion » le moteur par excellence du progrès, et sa thèse a été reprise récemment avec plus de précision et de force : la logique, et par suite l’idée de vérité, aurait une origine sociale : elle serait née de « l'expérience préalable » et même de « la longue pratique du conflit entre les intelligences »*. Nous verrons, au chapitre suivant,
4. L. Lévy-Bruhl. La Mentalité primitive, chap. vi. Voir ci-dessous, chap. vi, p. 298.
2. W. Bagehot. Les lois scientifiques du développement des nations, trad. fr., p. 174 sqq. î