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LE CONFLIT DES INTELLIGENCES

que l'essentiel, en effet, était que l'unanimité où risquait de s’assoupir la pensée fût rompue : mais ce n'est pas le conflit entre les entelligences qui pouvait déterminer cette rupture. Car tout le problème est précisément de savoir comment un tel conflit a pu éclater. Dans les sociétés primitives rien n'empêche l'accord des individus. Toutes les consciences sont à l’unisson. On n’imagine pas plus une division entre elles, dans l’ordre des croyances, que le doute à l’intérieur de l’une d'elles. Au vrai, il n’y a pas de convictions individuelles. Tout le monde est certain ou personne ne l’est, et quand personne ne l’est, la première explication qui calmera l'inquiétude, réduisant au même moment l’'émotion qu’éprouve chaque conscience, rencontrera aussitôt l’assentiment de tous. Mais, même dans nos sociétés, il s’en faut que de la discussion jaillisse nécessairement la lumière. Les intelligences en conflit sont plutôt des individus en conflit, et c’est moins le souci de la vérité qui les inspire, dans bien des cas, que des motifs tout différents. La discussion « se passionne ». C'est que des passions, en effet, entrent en jeu, qui se substituent aux idées.

Reste que, dans notre société primitive hypothétique, les conflits aient pu éclater, à maintes reprises, sinon au sujet des croyances, du moins à l’occasion des problèmes pratiques. Mais alors il s’agit de succès, non de vérité. Il n’y a pas à proprement parler de vérité et d’erreur pour les primitifs : il y a des inductions que l'expérience confirme, des pratiques qui réussissent, et il y a des croyances qui n’ont rien à voir avec l’expérience, mais qui n’en sont pas moins incontestables. La possibilité même d’un conflit doit être exclue. Il n'y à qu’à essayer et attendre.

ESSERTIER. 18

Si l’on ne peut concevoir, à ce stade de l’évolution, de véritables conflits entre les intelligences, on ne peut davantage imaginer que les intelligences aient éprouvé le besoin de s'entendre, de former des pensées qui fussent. valables pour tous‘. Leur accord, nous l'avons vu, est parfait. Rien ne les sépare. Les problèmes pourraient Les diviser, mais il n’y à pas de problèmes. L’unanimité est vraiment réalisée, non pas l’unanimité intellectuelle, maïs une sorte d’unisson psychologique, de communion des sentiments où les idées n'ont d’importance. et de signification que par leur tonalité affective. L'accord des cœurs se confond avec l’accord des esprits: — La discorde ne commence qu'avec la formation. et l’utilisation de concepts. abstraits. C’est alors, etalors seulement, qu'on éprouve le besoin de s’entendre. En effet ces instruments logiques, qui ont été fabriqués pour une pensée d’une nouvelle espèce, une pensée réfléchie, sont souvent faussés d’une manière subreptice par des éléments affectifs : les interlocuteurs sentent que, sous les mêmes mots, les mêmes idées ne sent pas représentées, ils s'efforcent de se mettre d’accord, et ils sont ainsi amenés à déterminer avec une précision croissante les conditions de la nécessité logique. C’est là, à coup sûr, un progrès important, mais il ne résulte pas du simple contact, même prolongé, entre les intelligences ; il est subordonné à un changement radical d'orientation dans les intelligences mêmes.

On pourrait objecter que si le désaccord logique ne saurait en-effet se produire à l’intérieur d’un même clan, dune même tribu, où la communion des esprits est

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