PREMIÈRES FORMES DE L'AFFIRMATION PERSONNELLE
pas voulus. Mais leur mentalité ne change aucunement.
Ni la rie matérielle, avec ses prodiges, ni leur « conversion » à la religion des Blancs, qu'ils s'assimilent avec fo mentalité, c’est-à-dire fort mal”, ne les arrachent à leur mystique : tout continue à être magique, quoiqu'’ils ne sachent même plus « l expliquer », hommes-médecine et griots ont perdu les traditions ;
mais le fond demeure.
Laissons donc ces sociétés « rabougries » et remontons par hypothèse jusqu’à la société humaine primihve. Nous chercherons, à la lumibre des faits ethnographiques, si les premiers « doutes » ne seraient pas liés aux premières velléités d’affranchissement des individus.
Les hommes, disions-nous, ont été en mesure de s'affirmer, d'agir, de penser comme un #ous avant de pouvoir s'affirmer, agir et penser individuellement. Peut-être convient-il de corriger ce que cette conception peut avoir d’excessif. Sans aller jusqu’à placer au commencement de tout une vaste profusion d’individualités ambitieuses, qui toutes aspiraient à se réaliser et dont les créations auraient donné au monde social (comme du reste au monde physique et vivant) sa prodigieuse diversité ?, il n’est pas interdit de supposer que les premiers développements de l'humanité ont été fort inégaux sur les divers points du globe, et que les sociétés originelles ont pu résoudre autrement que les sociétés inférieures actuelles (qui présentent d'ailleurs entre elles des différences profondes) les mêmes problèmes. Il se peut qu'il y ait eu plus d’élan et d’ardeur dans les prémières ; il se peut même qu’à l'époque
1. Raoul Allier. Psychologie de la Conversion, t. T, chap. 1v et vr.
2. Tarde. Monadologie et Sociologie, in Essais et Mél. Sociol., 1895,
magdalénienne, par exemple, il y ait eu plus d’individualisme que n’en manifestent les sociétés arriérées de nos jours : les auteurs des peintures murales d’Altamira étaient de véritables artistes. Il ne serait donc pas absolument invraisemblable que les velléités individuelles, se dessinant sur un fond originel de collectivisme mental, et marquant la vigoureuse enfancé de l'humanité, aient été graduellement étoullées par l'emprise toujours plus forte du groupe, que l’organisation sociale, ressentie d'instincl comme une nécessité, ait ourdi la trame où est venue se prendre la liberté, voire la fantaisie de l'individu. On comprendrait malaisément que les différences individuelles, si importantes dans nos sociétés, n'aient pas existé, plus ou moins accusées, de tout temps. Il y a eu des forts, des faibles, des ouvriers habiles, des chasseurs adroits, des artistes doués ; il y a eu aussi des caractères mieux trempés, des intelligences plus nettes. Ces différences n’ont pas laissé de jouer un rôle. Toutefois, elles n’étaient pas telles qu’elles pussent . empêcher de se former une collectivité qui finit par assurer aux idées moyennes, ou plutôt communes, une prépondérance absolue. Les supériorités individuelles . n’ont donc pu avoir une certaine efficacité que dans la technique et dans le gouvernement : on a choisi pour chef l'homme énergique, le magicien inspiré. L’individu qui tendait à se séparer du groupe par sa prééminence personnelle, y a été rattaché comme chef : loin de combattre l'organisation préexistante, il s’y est soumis, et il s’est donné pour tâche de la rendre plus solide encore. En ce sens, il devenait moins libre que les autres; il assumait, quelquefois contre son gré, une charge écrasante, il arrivait qu’il payât de sa vie les malheurs qui fondaient sur la communauté et qu’il n'avait pas eu le