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L'INDIVIDUALISME DU DÉSIR

pouvoir d’écarter‘. Rien n’est plus frappant, à cet égard, que le tableau que Frazer a tracé de la grandeur et de la misère des rois dans les sociétés primitives.

Dès lors comment se produira la fissure dans l’unanimité du groupe? Elle ne peut venir que de révoltes individuelles contre la collectivité. Mais après ce que nous avons dit de l’asservissement de l’individu, de telles révoltes sont-elles concevables ? Oui, car si l’unanimité absolue des émotions, des croyances et des idées peut être réalisée au sein des groupes primitifs, t/ n’en est pas de même de l'unanimité des désirs. Le désir reste individuel et c’est dans la violence de son désir -que l'individu a pu trouver l'audace et la force de dire non au groupe : première forme d’affirmation vigoureuse de soi dont les conséquences devaient être incalculables. Les institutions sociales ne sont peut-être pas autre chose que des moyens de défense du groupe contre les instincts individuels. Les sociétés les plus primitives pratiquent spontanément un régime rigoureusement communiste. Les Eskimos, les Fuégiens ignorent la propriété individuelle. Personne ne possède en propre que ses armes et ses vêtements. Une pièce d’étoffe est-elle donnée à l’un d’eux, elle est aussitôt partagée. C’est que la possession ouvre la voie au désir, au confit et à l’insubordination. S'il est vrai que «être, c’est avoir»*, moins l'individu aura, moins il sera, en tant qu'individu, et moins le groupe aura à redouter son ambition ou sa cupidité. Cependant, dans la plupart des sociétés inférieures, la propriété individuelle existe, quoique souvent sous des formes très atténuées.

4. Frazer. The golden Bough (« The dying God », ch. nu, $ 2). 2. Rink. Tales and Traditions of the Eskimos, p. 187. 3. Tarde,

Il est possible de s'enrichir. Une rivalité s'établit ainsi entre les membres du groupe, qui donne naissance à des passions individuelles. L’individu âpre au gain éprouve de la part des autres une résistance : il s'apprête à la vaincre; il se tend, se ramasse sur lui-même, s'affirme énergiquement. On désire toujours plus ou moins contre quelqu'un, même si l’on croit comme lui.

Mais l'unanimité du groupe n'a peut-être pas d’ennemi plus dangereux que l'appétit sexuel : aussi n’en est-il pas contre lequel les sociétés primitives aient pris plus de précautions. Certes, il faut se garder de généraliser. Le régime des relations entre les sexes est extrêmement variable d’une société à l’autre, et on observe, au sein du même groupe, un singulier mélange de facilité et de sévérité. Mais partout le tabou semble avoir été institué pour prévenir les conséquences désastreuses du plus violent des instincts, et il est surtout sévère à l'intérieur du groupe familial où, malgré la séparation des sexes, une promiscuité relative est inévitable et où, par suite, les tentations sont plus nombreuses, plus fortes et peuvent déchaïîner de plus graves conflits. Le problème de la prohibition de l'inceste est d’ailleurs un des plus difficiles qui soient et l'horreur mystique du sang es loin d’en épuiser la complexité’. — Le mariage, on l’a montré*, est une affaire sociale, une affaire de clan, et non une affaire individuelle, Il n’est pas d’institution où le groupe ne fasse sentir davantage sa volonté. Mais ce serait pousser bien loin le paradoxe que de prétendre que, dans les sociétés inférieures, le côté

1. V. Durkheiïm. Année Sociologique, t. 1; cf. Ibid., t. V, p. 365- 368, etc. — Cf. G. Davy. La Foi jurée, p. 90; Frazer. Psyche’s Task. 2. La Foi jurée, chap. 1.

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