Davy. Op. cit., p. 140 et passim
offertes par le monde extérieur à l’effort musculaire déterminent le sujet à se poser en s’opposant et contribuent à former à l'intérieur de la conscience le noyau de ce qui sera plus tard le moi, de même le milieu social, dans la mesure où il contrecarre les désirs de l'individu, concourt à donner à celui-ci une existence mentale à part et comme en marge du groupe; il se replie sur lui-même, rumine dans la solitude des desseins dont l’objet ne saurait être mis en commun puisqu'il va précisément à l’encontre des intérêts des autres. Le Je se dessine au sein du nous : il pourra devenir le sujet d’une réflexion qui, n’ayant plus à compter sur les’ jugements collectifs, ne pouvant d'autre part se contenter d’être une vague rumination de désirs déçus, finira par prendre son point d'appui sur les choses, pour agir d’abord, et finalement pour penser.
Nous ne saurons jamais si cette formation du quant à soi chez les individus, telle que nous venons d’essayer de la conjecturer, a bien été Le ferment qui a donné aux sociétés primitives la force de dépasser le stade où en sont restées les sociétés inférieures actuelles. Il n’est nullement certain d’ailleurs que l’évolution ait été graduelle et insensible. Plus encore, peut-être, que dans le domaine de la vie, on doit admettre, dans le règne de la conscience, et surtout de la conscience humaine, des variations brusques. Soit que le milieu social change soudainement et profondément, soit que des individualités exceptionnelles apparaissent, des crises peuvent se produire, sortes de drames de conscience que les circonstances ou les hommes transformeront en véritables révolutions. — Un moraliste contemporain! a
1. F. Buisson (cité par Bouglé. Lec. sur l'Evol. des Valeurs, p. 150).
imaginé un de ces drames. On sait que, dans certaines tribus indiennes, la femme doit aller accoucher hors du village; si c’est l'hiver on lui creuse un trou dans la neige. Le tabou est formel. Un observateur a été témoin un jour de cette barbare coutume; le mari luimême portait la malheureuse, il savait bien qu’elle y mourrait, et il pleurait à chaudes larmes; il obéissait cependant. — Or, pourquoi ne supposerait-on pas, demande notre moraliste, que le mari, poussé par la pitié et la tendresse, tente de fléchir les anciens de la tribu, ou, s'il n'y réussit pas, apitoye quelques-uns de ses proches, qui, « bravant le front soucieux des vieillards et les menaces du sorcier », autorisent la pauvre femme à rester dans sa hutte? — Mais, ainsi présentée, la supposition paraît peu probable : les vieillards et les sorciers ne sont pas ce que le mari redoute le plus. Il est persuadé que sa femme mourra encore plus sûrement s’il ne se conforme pas à la tradition : sa résistance ne la sauvera pas, et qui peut en prévoir les conséquences? Mais fût-il assez excité par la passion, ou assez sceptique, pour oser défier la colère des invisibles, qu’il ne réussirait pas à entraîner dans sa rébellion d’autres membres de la tribu. La peur est toutepuissante. On ne refuse pas, on n'ose pas refuser aux dieux qui les demandent les plus chères victimes. Au reste, en les soustrayant au sacrifice, on ne les épargnerait pas et on compromettrait le salut de tous. Toute attaque menée de front contre la peur mys- - tique est donc vouée à l'échec : l’affranchissement n’a pu naître que des causes qui ont peu à peu miné l’obstacle : sourdes révoltes nées des désirs insatisfails, haine du père s’arrogeant dans la horde primitive tous les privilèges sexuels (quoique nous n’admettions pas
sans réserve cette hypothèse de la psychoanalyse); haine des chefs abusant de leurs pouvoirs occultes ; souffrances intimes et longtemps refoulées. Ces sentiments sont d'autant plus accusés que l’homme est plus ardent et plus énergique. Il semble alors que le courant mystique qui passe à travers tous les membres du groupe et les relie aux invisibles, en traversant Findividu secrètement rebelle, rencontre une substance plus réfractaire qui ralentit sa vitesse : l'unanimité, ou plutôt l’instantanéité dans laffirmation unanime, est moins grande. Que ces îlots réfractaires se multiplient, et la pression des croyances s’en trouvera diminuée d'autant; le degré de crainte baissant pour tous, Findividu intérieurement révolté aura plus de facilité pour vaincre en lui-même cette crainte à laquelle malgré tout il continue à participer.
Dès lors certaines situations pourront agir sur son esprit avec une force particulière. Tels ont dû être, en première ligne, les drames de l’ordalie. Ce procédé mystique ne pouvait manquer de donner lieu aux pires abus et il est probable qu’il a provoqué les réactions Les plus vives et les plus profondes. Lorsqu'un chef soumet à une ordalie son ennemi personnel ou oblige tel notable riche et considéré à boire le poison, croit-on que les accusations de sorcellerie qu’il porte contre ses victimes aient toujours réussi à donner le change sur ses véritables mobiles, qui sont la vengeance ou la cupidité? Sans doute, il arrive souvent que les croyances soient les plus fortes : convaincu que le poison sera sans effet sur lui, puisqu'il n’est pas coupable, l'accusé le boira, et si le poison est efficace, il pourra conelure qu'il a été coupable sans le savoir, ou que, en tout cas, les dieux sont contre lui. Mais il pourra aussi prendre
la fuite. La cloison qui le sépare de l'expérience n’est plus absolument étanche. Il connaît les mauvaises dispositions du chef à son égard, il se rappelle que d’autres, qui ont dû boire le n£asa, étaient ou ses rivaux, ou d’opulents propriétaires ; le doute qui naît en lui revêt la forme la plus élémentaire, mais ce n’en est pas moins un doute : s’il se soustrait à l'ordalie par la fuite, c'est que sa foi n’est plus tout à fait intacte. Le mirage s’est dissipé : la réalité est apparue, le poison a cessé d'être mystique. Certes les croyances, momentanément vaincues par l'instinct de conservation, ne tarderont pas à ressaisir notre homme. Mais sa tentative n’aura peut-être pas été tout à fait stérile, d'autant plus que des amis de l'accusé ont pu prendre parti pour lui et dénoncer, eux aussi, au moins à mots couverts, les véritables mobiles de l’action mystique. D’où la guerre au sein du groupe; d’où une déchirure, qui fait apparaître, pendant un moment, l’objectivité si constamment méconnue. Première brèche, par où s’introduit le scepticisme, un scepticisme relatif et de courte durée, certes, mais qui atténue déjà, si peu que ce soit, la toute-puissance des croyances collectives.
Le doute est plus net, le malaise devient un véritable problème lorsque l'application rigoureuse du système mystique aboutit à des absurdités : par exemple, trois femmes vont ensemble à la rivière, l’une d’elles est assaillie et dévorée par un crocodile; les hommes de la tribu accusent ses compagnes de l'avoir, par magie, livrée à la bête et ils les forcent à boire le poison”. Comment va réagir l'individu que nous avons supposé relativement affranchi de la peur mystique? A la faveur
4. Monteiro. Angola and the river Congo, 1875 (cité par Lévy-Bruhl. Ment. prim., p. 35).
des réflexions où le jette cette cruelle mésaventure et qu'accompagne une obscure réprobation, une révolte naissante, sa pensée se portera tour à tour sur les victimes, sur le vorace animal, sur les juges et bourreaux, et peut-être découvrira-t-il tout à coup dans les femmes condamnées de simples victimes innocentes et dans leurs bourreaux des hommes durs, cruels, que pousse la joie de faire du mal; en même temps il commencera à avoir quelque peine à croire qu'un animal si bien pourvu de dents ne mange les hommes que lorsque les sorciers l'y invitent et nullement pour satisfaire sa voracité. — Doute qui, théoriquement, est d’une portée considérable : il sépare la croyance et ce qui est l’objet de cette croyance ; il conduit à voir cet objet sous un jour nouveau, réel, dépouillé de tout nimbe mystique. Pendant un instant, la pensée de l’individu s’arrache à l’obsession de l’invisible et jette sur la réalité un regard net. Il conçoit qu'il existe des animaux dangereux par euxmêmes, sa vision est « au point ». Màis une mise au point n’est jamais rigoureusement partielle ; elle tend à gagner la totalité des choses : tels sont les « instants clairs » des malades; c’est la personnalité tout entière qui opère une sorte de volte-face, et, de même que le prisonnier de la caverne platonicienne, s’il pouvait tourner la tête, apercevrait les objets eux-mêmes, et non plus leurs ombres, de même le moi qui s’est ressaisi découvre le véritable Univers.
Toutefois, un éclair dans la nuit, et même une succession d’éclairs, ne sauraient avoir raison des ténèbres, ou plutôt de la pénombre pleine de fantasmagories où est plongé l'esprit humain. La personnalité du douteur
isolé n’est pas encore assez vigoureuse pour faire un sort durable au doute qui l’a traversée : hors de la communion avec les siens, il n'arrive pas à se rassurer et l’anxiété, qu’il avait réussi à vaincre un moment, noie à nouveau toutes ses velléités de résistance, d’incrédulité et d'indépendance. Il retombe dans les errements de la pensée primitive — lit tout fait où, fatigué, inquiet, il ne tarde pas à se recoucher. Au reste, si le doute est une condition nécessaire du redressement de l’explication, il n’en est pas une condition suffisante. Il faut qu’il soit radical, systématique, et qu’il porte à la fois, au moins virtuellement, sur toutes les croyances ou sur celle qui les commande toutes, la croyance à la causalité mystique. Un tel doute n'aurait pu naître, du jour au lendemain, dans le cerveau d'un individu de génie et, fût-il né, il ne se fût pas propagé.
Des milliers de doutes partiels ont dû « grignoter », sinon le système initial, du moins les liens qui rattachent, dans la pensée primitive, les phénomènes à une source unique. La déduction mystique est devenue peu à peu à la fois moins universelle et moins instantanée : ce type d'explication a cessé d’être adopté sur certains points, et là où il a continué de l'être, il a été appliqué avec des tempéraments. Les principales causes de cette évolution doivent être cherchées dans les attitudes des individus, mais aussi dans les transformations incessantes du milieu social'. Néanmoins ces transformations n’ont pas eu toutes la même influence sur l’évolution ‘ mentale de l'humanité et la plupart n’ont eu que des effets indirects. La population s’accroît, les groupes se différencient; par là l’unanimité du clan s’est déjà trou-
4, E. Durkheim. De la Division du Travail social, p. 340. .
vée quelque peu atténuée, au profit des expansions individuelles. Les groupes, en outre, se déplacent : les hommes des temps préhistoriques voyageaient beaucoup et couvraient même d'énormes distances, puisqu'on peut suivre les traces d’un même groupe des bords de lAtlantique à la Méditerranée. Ces déplacements, et aussi les guerres, les invasions, les expéditions maritimes, les nécessités de l’échange, ont fait entrer en contact des groupes différents'. Autant de causes qui ébranlent plus où moins le système mystique, cosmologique et social où s’enferment les groupes isolés et sédentaires, comme les tribus australiennes, et favorisent les divergences, les initiatives, en un mot les changements. Or, changer, pour un groupe, c’est le plus souvent abdiquer en faveur des individus.
Mais la succession des générations a sans doute, à un moment donné et certaines circonstances se trouvant réunies, joué un rôle prépondérant. Ce n’est pas seulement dans nos sociétés que les fils prennent le contrepied de ce qu'ont dit et fait leurs pères : il y a là une sorte de loi psychologique universelle, dont l’origine ne saurait être cherchée uniquement dans la rivalité sexuelle : cet élément entre en ligne de compte, mais il n’est pas le seul, et il n’est pas à ce point prééminent.…. L’antagonisme des générations a des causes plus profondes : ce sont deux égoïsmes, deux orgueils, deux conceptions de la vie qui s’affrontent. Les « jeunes » acclament le changement parce qu’il est une négation : en acte de tout ce que pensent et disent les parents. Mais le besoin de changement est en outre inhérent à leur nature : il se rattache à cette tendance révolutionnaire