Voir plus haut, chap. 11, p
toires qu’on leur raconte. « Voilà comme nous sommes, nous autres. Winnebago. Nous aimons tout ce qui est défendu. Nous ‘disons que nous aimons la medicine dance; nous disons qu’elle est bonne; et cependant nous la cachons et nous défendons aux gens de la contempler'. » Enfin ils n'ont pas assez de mépris pour le dieu de leurs ancêtres et ils l'identifient au diable chrétien que les missionnaires leur ont appris à connaître.
D'autres causes de désagrégation des modalités originelles de l'explication doivent être cherchées dans l’évolution même de la religion. — Le croisement des croyances, dû à la multiplication croissante des contacts entre les peuples, ne pouvait que les rendre plus confuses. Mais par là il les aflaiblissait. Il n’est pas vrai qu’une croyance soit d'autant plus forte qu’elle est plus vague. Le fidèle s'attache de préférence aux dieux dont les attributs et les prérogatives sont bien définis. Un trop grand lot de divinités d'origines diverses le laisse incertain et finalement indifférent. Il finit par se faire sa petite religion et se tailler un autel à sa convenance. — D'ailleurs la foi, comme toutes les choses humaines, touchée par l'habitude, s’émousse. Le fidèle se familiarise avec ses dieux au point, parfois, de les railler et de les maltraiter. Il arrive même qu'ils passent au second plan : tels peuples adoptent une bizarre mystique qui est tout à la fois pour eux une religion et une magie, un art de guérir, une science du bonheur; la force mystérieuse qui dispense les biens et les maux est véhiculée par une foule d’esprits, plus dociles et plus maniables que les dieux, plus conformes aux désirs qu'ils ont charge de satisfaire. — En outre, dans les
4. Dr Radin. The Peyote Cult of the Winnebago (American Journal of Religioos Psychologÿ, VII, 1914, pp. 1-22).
sociétés plus étendues, les fonctions religieuses se sont spécialisées : les relations avec les invisibles sont devenues le privilège du corps des prêtres. Dès lors la communion spontanée et directe du groupe tout entier avec les invisibles, communion si importante pour le maintien des formes d’explication, faisait place à une communion plus indirecte et comme sporadique. Le plan mystique, en se rétrécissant, dessinait ses limites, et laissait ainsi apercevoir plus clairement le plan objecüf. Par suite il devenait moins facile d’user d'une logique dont tous les raisonnements ont pour majeure l’existence de l’invisible, et la logique de l’expérience sensible et de Paction s’étendait à un nombre croissant de phénomènes qui jusqu'alors échappaient d'emblée à sa juridiction. En se perfectionnant, l'instrument donnait des résultats qui le faisaient apprécier davantage.
Mais l'essentiel manque encore. La causalité mystique continue à peser sur l’explication. L'esprit humain y a recours toutes les fois que la difliculté s'aggrave. Ses doutes avortent presque aussitôt : la pensée collective le ressaisit à son insu. Ses velléités d'indépendance, faute d’une pleine conscience du but à atteindre, sont sans lendemain, Certes, elles sont utiles : cette millénaire décomposition du bloc social, ces frictions, ces désagrégations, ces personnalités remuantes et rebelles, ces lueurs de doute, ces intuitions de vérité préparent la science positive. Mais elles ne font que la préparer. Le feu couve. La grande flamme ne naîtra que lorsque des consciences exceptionnelles auront réussi àrenverser le sens même dans lequel estorientée la pensée humaine. Ces consciences éxceptionnelles sont des personnalités achevées : elles sont indépendantes du groupe, et le plus souvent en lutte avec lui;
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elles se suffisent à elles-mêmes, se fixent leur propre loi. À ces consciences, qui ont atteint par « la renonciation à tout point de vue propre’ » au plus haut degré de l'affirmation de soi, le réel se révèle tel qu'il est : il n’est pas connu d'avance, le leurre de la grande déduction mystique estdissipé. Parce qu’elles voient les choses telles qu’elles sont, elles s’aperçoivent qu’elles ne les connaissent pas : elles les découvrent pour la première fois, elles s’étonnent, elles doutent, elles entreprennent, pour les connaître, un dur combat. Elles remettent la pensée humaine dans l’état de problème.
Ce redressement total de l’explication par la définitive conquête de la personnalité, c’est ce qu'il nous reste maintenant à analyser.
1. Hamelin. Essai sur les Éléments principaux de la Représentalion, 1907, p. 349-350.