CHAPITRE VHI
La conversion de l'esprit humain soulève un problème inextricable si on conçoit l'intelligence comme une machine à connaître, pourvue de tous ses rouages, et à laquelle ne manque qu’une certaine quantité d’énergie pour qu’elle soit en mesure de remplir successivement toutes les parties d’un programme qui semble être donné d'avance. Mais la difficulté n’est pas moindre, si l’on fait de l'intelligence une fonction purement pratique et qui ne cesse de l’être même lorsque, par un miracle qu’on ne s'explique point, elle devient spéculative. Les progrès convergents de la psychologie et de la sociologie ne permettent plus de la séparer de la totalité de la vie psychique, non seulement de l'individu, mais de l'humanité. L'intelligence n'est rien sans le drame de la connaissance, sans l'aventure aux péripéties multiples et mouvementées qui met l’homme aux prises avec les choses : il s’y attache d’abord étroitement, puis s’en détourne, les nie, y substitue ses fantômes; il revient à elles, sans jamais toutefois se contenter de ce qu’elles
sont. Le contact immédiat qui s'établit, dès l’origine, pour les fins de la vie, entre l’homme et la réalité, marque son esprit pour jamais : au sein même de ses pires aberrations, l'intuition de cette objectivité ne l'abandonne pas; non seulement elle inspire ses démarches pratiques et engendre les inventions de la technique, mais encore elle demeure, latente, refoulée mais non annihilée, prête un jour à disputer à la mystique la domination de l'intelligence. Un jour les habitudes de méthode contractées dans la technique, aussi bien vivante et psychologique que matérielle, les pressentiments d'explications justes, les fausses lois qu’inspire un obscur instinct de la légalité, toute cette positivité qui se cherche vainement parce que l'esprit poursuit d’autres buts qu’elle, sommée pour ainsi dire dans des consciences privilégiées, apportera à l’homme engagé dans des voies nouvelles le renfort qui lui permettra d'avancer désormais sans faiblir.
Tout se passe, disions-nous au début de cet ouvrage, comme si l’élan de la pensée humaine s’était décomposé en trois directions divergentes, l’une aboutissant à la technique, l’autre aux formes inférieures de l’explication, la troisième à la science positive. Nous ne pouvons songer à en appeler à l’histoire pour justifier ce schéma. Toutefois, si nous pratiquions dans la durée une coupe idéale qui passerait à peu près par le v° siècle avant notre ère, nous remarquerions que l'évolution mentale est arrêtée en deux points : à l'Orient elle s’élargit, comme un fleuve au bout de sa course, en cosmogonies immuables et en morales du salut, tandis qu’en Égypte