‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 17 sur 194 · DE L'OUTIL AU CONCEPT · texte numérisé non relu

DE L'OUTIL AU CONCEPT

ne crée que des différences de degré et non de nature. L'intelligence pratique engage des notions dont elle n’a pas conscience; quand elle les emploiera en connaissance de cause, la science sera née. Or, ce ne saurait être qu'une question de temps : la conscience est donnée, elle s’étendra peu à peu et occupera toute la scène, comme, au théâtre, l’aurore factice pénètre graduellement dans tous les recoins et finit par inonder de lumière l’ensemble du décor. Notre propre expérience interne nous conduit à concevoir la conscience comme une quantité, comme un éclairage d'intensité variable. Rien ne nous semble plus aisé que le passage de l’inconscient au conscient, parce que rien, en effet, ne nous est plus familier. À chaque instant, et comme à volonté, une même représentation sort de l’ombre ou y rentre. A chaque instant, nous faisons ou nous éteignons la lumière : c’est par cette image, du moins, que nous nous définissons à nous-mêmes ce qui se passe, mais image finit par se substituer au phénomène et elle lui impose son caractère simple ct quantitatif. Nous ne prenons pas garde que c'est l'habitude de la réflexion qui a fait de notre conscience ce phare mobile dont nous croyons posséder toutes les commandes. Mais descendons un peu plus au fond de nous-mêmes : nous y découvrirons vite des replis que le faisceau lumineux n’atteint pas. Il n’est même pas besoin d’invoquer les singularités bien connues de la vie inconsciente. Les faits les plus simples seront ici les plus instructifs. Je prends très souvent un petit sentier mal tracé qui mène à travers la montagne à un village voisin. Je le connais bien, iltraverse en oblique un bois assez touffu, longe une crête, descend à mi-côte d’un ravin : ces points de repère me suffisent, l’habitude fait le reste. Mais si un

ami, étranger au pays, désireux de se rendre seul au, hameau, me demande de lui expliquer le chemin, je constate que j'en suis incapable. Ainsi, dès que je ne parcours pas ce sentier, je cesse de le connaître, puisque je ne puis pas Ze faire connaütre. Je n’en puis tracer le levé topographique qui en serait la vraie connaissance, claire, explicite, communicable, la connaissance qui est le propre de la science. Mon impuissance est radicale. Mais c'est qu’elle a des causes profondes. Je ne me suis préoccupé que de savoir mon chemin et je me suis COntenté d'y adapter mes yeux et mes jambes. J'ai obtenu ce que je désirais, mais je n’ai eu que cela. Pour être en mesure de lexpliquer à d’autres, il aurait fallu que je me fusse intéressé au chemin en lui-même, que je me fusse par conséquent désintéressé de son rapport à mes besoins propres. Or, c’est là une attitude mentale entièrement nouvelle, une véritable inversion du sens dans lequel l’esprit est naturellement orienté. La distance à franchir n’est ni plus ni moins que celle qui sépare le chemineau, qui cherche à reconnaître sa route, de l'officier d'État-Major, qui lève la carte de la sienne.

Or, si l’on constate une telle impuissance chez des individus cultivés et habitués à réfléchir, on accordera sans peine que, chez les premiers hommes, elle a dû être presque absolue. Une fois effectué l'ajustement au milieu extérieur, une fois assuré, grâce à l'outil, un minimum de bien-être et de sécurité, toute la science enclose dans la technique semble devoir y rester à jamais ensevelie. L'outil est plus mobile que l'instrument organisé inventé par l'instinct, il a plus de jeu, il dépasse dans une certaine mesure le but pour lequel il a été créé, il permet « à l’intelligence un travail supplémentaire,

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