République, II, 357 et suiv
à ce vaste courant qui charrie depuis des siècles, d’un mouvement auquel il semble que nal individu ne puisse résister, croyances, opinions, désirs, passions : la collectivité, traditionnelle et tyrannique, voue aux formes inférieures de pensée et de sentiment les consciences qu'elle groupe en un faisceau d’autant plus puissant que les liens n’en sont pas sentis. Socrate ne fléchit pas : sa fermeté est courage : il ne craint pas la mort; il ne la fuira pas, il faut obéir aux lois, car l'État doit subsister. Îl n’en montre pas moins le chemin de la science et de la justice. N’est-il pas à craindre, si on le suit, un bouleversement de la société? Mais le nombre de ceux qui le suivront est petit. Socrate s'adresse à une élite, à ceux qui gouverneront plus tard : de leur sagesse, de leur amour pour la vérité, dépendront la grandeur et le bonheur de la cité.
Le rôle, dans l’histoire de la pensée humaine, de cette personnalité exceptionnellement équilibrée ne saurait être exagéré. Socrate a trouvé la seule forme de rébellion contre le groupe qui pût être efficace et c'est ainsi qu’il a pu engager l'explication dans les voies de la science positive. Sans doute, toutes les causes que nous avons analysées dans le chapitre précédent ont agi pendant des siècles et ont peu à peu, sinon complètement affranchi, du moins assoupli et délié l'esprit humain. En outre Socrate est le produit d'un peuple incomparablement doué et favorisé : le climat tempéré, les contours nets des paysages, la mer qui sépare et unit, propice au commerce et aux échanges avec plusieurs civilisations déjà très anciennes, les centaines d'îles et de presqu’îles où prospèrent et se confinent vingt petites cités indépendantes, les ressources du sol jointes à une grande habileté technique, autant d'éléments précieux et con-
vergents qui assurèrent de bonne heure le plus admirable développement de la richesse, des loisirs, de la pensée et de l’art. Proches les unes des autres, et cependant séparées, les diverses cités rivalisèrent dans le commerce, les jeux et la guerre. Et assez tôt, semble-t-il, les brumes mystiques qui enveloppent l'Univers aux yeux des premiers hommes se sont dissipées : le monde est apparu avec son profil exact, à peine estompé d’une poésie où se réfugièrent les derniers mythes, tandis que les dieux n'étaient plus que les incarnations d'idées cosmogoniques, le prétexte à des fables instructives, ou à des formes pures et belles.
Surtout la Grèce a enfanté des hommes libres, et Socrate a été le pluslibre de tous. Mais la liberté a pour berceau l’individu et.ses désirs, et pour première forme, impure et trouble, sa révolte contre la société qui les opprime ou seulement les contient. Il y a la liberté de Calliclès et la liberté de Socrate. Si, sans la première, jamais n’eût été rompu le cercle où la collectivité tient enfermé l'individu, la seconde, seule, pouvait réellement l'affranchir parce qu’elle l’affranchissait intérieurement. Chez Calliclès le désir s’insurge, les passions cherchent à briser les obstacles : les croyances collectives sont niées par contre-coup. Calliclès ne croit plus à rien, parce qu'il n’entend suivre que la loi de son plaisir. Son idéal est le tyran, maisle tyran n’est pas moins esclave que ceux qu’il prétend dominer. Socrate ne souhaite rien pour lui-même. « Celui-là seul est un esprit bien fait qui a une volonté solide », a-t-on dit‘. L'énergie ne faisait pas défaut à Socrate : elle n’eût pourtant pas suffi. Il n’eût pas suffi non plus qu’il fût assez fort pour