Emerson. La Conduite de la Vie
maîtriser en lui les passions qui obseurcissent le jugement et s’oublier lui-même au profit de l'objet. Telle était la profondeur de son désintéressement qu’il ne pouvait s’enfermer dans une méditation orgueilleuse et solitaire : il a trouvé les hommes en lui et il a voulu penser avec eux et pour eux. Fruit du plus haut développement de la personnalité libre, l’amour achève d'élever la pensée jusqu'à l'universel.
Pourtant, il faudra attendre de longs siècles avant que la science positive soit créée. Si la route qui y
menait était ouverte, comme nous le croyons, d’où vient donc que la pensée grecque ne s’y est pas engagée ?
Tout d’abord, il nous semble que l’évolution de cette pensée, depuis ses origines jusqu’à la révolution socratique, n’a pas le caractère de continuité et de déroulement logique qu’on lui attribue parfois. « La pensée rationnelle, dit-on, ne fera que développer l’effort de la théogonie et de la cosmogonie mythiques ; en le transformant par un changement d'orientation, elle donnera l'illusion d’une création entièrement nouvelle et presque spontanée, tandis qu’elle ne fait que développer un germe préexistant'. » Mais ce changement d’orientation, qu’on fait intervenir comme une cause accessoire, ne serait-il pas déjà une véritable révolution ? Aristote avait raison d’opposer fortement les physioloques aux Rate Les premiers empruntent bien à la tradi-
1. L. Robin. La Pensée grecque et les or igiss de l’esprit scientifique. Paris, 1923, chap. n, p. 34.