Henri Berr. Op. cit. de L. Robin, avant-propos, p. xix
peut mettre fin à sa pénible tension que par la découverte d'un élément nouveau, puisque l'essence du problème est justement de comporter une part d’inconnu. Toute explication qui n’est pas déductive ou verbale est une création.
L'histoire de la philosophie postaristotélicienne achève de mettre en lumière les causes profondes qui ont empêché la naissance de la science positive. On assiste, en effet, à une rapide dégradation de l'impulsion donnée par Socrate à la pensée grecque. Platon et Aristote ne la transmettent pas, intacte, à leur postérité spirituelle : en les traversant, elle s’est réfractée et amoindrie, il semble même qu’elle soit venue mourir dans une double forme d’explication, ici l'explication métaphysique, là l'explication encyclopédique. Et certes le monde des Idées et la somme aristotélicienne représentent deux admirables conquêtes de l'esprit humain, mais ce sont des points d'arrivée, non des points de départ. Le mouvement sorti de Socrate est virtuellement arrêté; il ne produit pas ce qui eût été logiquement son effet : la marche ininterrompue vers la connaissance positive de l'Univers. Il ne suffit pas, selon nous, d’invoquer la répugnance des Grecs pour les œuvres serviles ou utilitaires‘, ni le soupçon de sorcellerie et de charlatanisme qui se serait attaché pour eux à toute idée d’expérimentation *. D'autre part, J « épuisement » de la pensée grecque après le formidable effort spéculatif de l’école socratique est un effet et non pas une cause, Si Platon et Aristote avaient largement ouvert les voies tracées par Socrale, il se fût
4. J. Burnet. L'Expérimentation et l'observation dans la science grecque (Scientia, 1923). J 2. Egger. Science ancienne el Science moderne (cité par H. Berr).
toujours trouvé assez d’esprits vigoureux pour S'y engager à leur tour. Mais ils les ont fermées ou plutôt les ont dirigées. vers une double impasse. L’ampleur même de leur génie, l'étendue et la beauté des #héories qu’ils ont inventées, leur ont fait perdre de vue les problèmes qu’ils avaient à résoudre : ils les ont crus résolus, et ils n’ont laissé à leurs écoles respectives que des solutions. Les Académiciens, les Stoïciens, les Sceptiques s’acharnèrent sur le problème de la certitude sensible. Mais de leurs longues disputes ne sortirent que de fines notations psychologiques et le pâle probabilisme de Cicéron. Même les Empiriques, ces positivistes de l'antiquité, comme on les a appelés’, n’eurent que des pressentiments sans portée : la science est fille de la raison, et non de l’expérience. Ce n’est pas un Sextus Empiricus* qui pouvait réussir l’œuvre qu'un Platon avait manquée. — D'ailleurs, nombreux sont ceux qui finissent par abandonner la vérité pour ne s'occuper que du bien vivre : la physique d’Épicure west que le support de sa morale. Mais cette philosophie, qui repose avant tout sur des négations et qui exige la force d’âme qu’elle prétend donner, ignorée de la masse qui se réfugie de plus en plus dans un bas mysticisme, sera dédaignée par les penseurs quand la spéculation renaîtra : religieuse avant tout, celle-ci engagera la méditation de l’homme dans des voies qui léloigneront pour longtemps de la science.
Les circonstances politiques et sociales pèsent lour-
dement sur l’évolution de la pensée : quand son élan