Voir Brochard. Les Sceptiques grecs
2. Ni même, malgré leur génie, un KHippocrate ou un Archimède.
faiblit, elles contribuent à le ralentir encore et à ramener les esprits aux formes inférieures de pensée. L’insécurité et le désordre troublent les âmes et Les détournent de la recherche : elles ne demandent qu’à croire et qu’à obéir. Quand, après le long chaos où se débattit l'Europe barbare, un ordre relatif s'établit, rien ne pouvait être moins opportun qu’une philosophie qui se fût avisée de reprendre les libres investigations d’un Socrate. Quelles que fussent la complexité et la richesse. de la pensée médiévale, elle ne pouvait guère être qu’une « scolastique » : c'est le dogmatisme inévitable et d’ailleurs bienfaisant des grandes périodes de restauration. L'esprit désemparé y trouve le refuge où il pourra refaire ses forces pour de nouvelles conquêtes. Le danger est qu’il y séjourne trop longtemps. Le dogmatisme scolastique n’est pas limité à notre moyen âge européen : il représente la tendance constante et universelle de la pensée humaine à s'arrêter dans sa marche, une fois certaines positions conquises. À la recherche inquiète et illimitée, qui risque à chaque instant de remettre en question les plus chères cerlitudes, se substitue la « Somme », où tout est défini et résolu. La Somme donne les joies du savoir en ôtant l’aiguillon et les périls de la recherche. Elle est à la pensée ce que l'ordre, l'autorité et la hiérarchie sont à la société. Elle contient les stériles turbulences individuelles. Mais la rançon de ces bienfaits est lourde. Le progrès intellec< tuel est arrêté. Peu à peu le cercle mystique où sont emprisonnées les sociétés inférieures, se reforme. D'énormes agglomérations d'hommes ont ainsi renoncé à chercher, à comprendre, à penser. Les lettrés n’ont plus fait que raffiner sur la forme. La science chinoise, par exemple, a produit d'immenses encyclo-
pédies qui contiennent des astronomies, des physiques, des chimies, des-physiologies, des, pathologies, des thérapeutiques.. « Tout cela n’est à nos yeux qu’un effroyable fatras. » D’où vient, s’est-on demandé, que tant d'application et d’ingéniosité se soit dépensé pendant de longs siècles pour un résultat nul? C'est que, « à l’origine de chacune de ces prétendues sciences se trouvent des concepts figés ». Là serait la raison de cette « dialectique creuse et vaine » et de cette « infatuation mortelle ». qui ont frappé la pensée humaine, dans certaines sociétés, d’une absolue stérilité. Une fois de plus apparaît le véritable rôle du concept dans l’évolution de la pensée : tant que le puissant courant de la recherche de la vérité ne le traverse pas, il est sans vertu et sans efficace. Bien plus : il est pour l’esprit un piège éternel. En offrant un aliment à la machine à raisonner, il empêche de voir qu’elle ne broie que du vide : il procure ainsi l'illusion de la science, qui est pire que l'ignorance. Enfin, et à la faveur précisément. de cette illusion, il couvre de son pavillon les éléments les plus suspects de la pensée mystique et il en prolonge indéfiniment le règne. « Précipité logique des représentations collectives », il y rive toute intelligence qui prend sur lui son point d'appui au lieu de chercher en elle-même la source de son élan. Et même, selon les latitudes ou les tempéraments, il l'endort : l'invention s’épuise dans une affirmation suprême de la totale inutilité de tout, qui traduit simplement la victoire définitive du sommeil dogmatique, d’ailleurs animé de rêves qui suffisent à le distinguer de la mort.