‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 188 sur 194 · L. Brunschvicg. Expér. hum., p. 178. Cf. p · texte numérisé non relu

L. Brunschvicg. Expér. hum., p. 178. Cf. p

ficile de tous : il reste individuel, comme le génie. Descartes montre à l'intelligence humaine les hauts sommets, mais c’est à peine si une petite équipe entreprend de les conquérir à son tour. Les autres restent dans la plaine : ils y sont en nombre, et l’unanimité leur restitue la certitude et le repos. Le xvr siècle est encore rempli de superstitions : les promesses des alchimistes, les prédictions des astrologues, les impostures des magiciens, stigmatisées par Descartes”, font toujours des dupes : le père de Pascal ne croit-il pas aux sorcières ? Les pactes avec Satan, et l'acharnement à poursuivre ceux qui les concluent, ramènent des excès qui semblaient appartenir à des temps révolus. Au sein même de la science, la vieille conception des vertus occultes continue à dominer les esprits, sous une forme nouvelle, mais non essentiellement différente, jusqu’à la fin du xvnr° siècle : nous avons essayé de montrer que la théorie du phlogistique, malgré les nombreux gages que ses plus éminents adeptes donnaient au véritable esprit scientifique, ne laissait pas de dégager un relent de mysticisme. Nous ne croyons pas toutefois qu’on puisse aller jusqu’à assimiler les « êtres fietifs », que ne craint pas d'utiliser encore la science moderne, et les vertus occultes du Moyen Age”. Les unes et les autres rendent possibles le groupement et la déduction d’un certain nombre de phénomènes ; ils ont, en apparence, la même fonction, qui est d’expliquer. Mais entre la virtus occulla et la chaleur-fluide, par exemple, il y a un abime, que ne suffit pas à combler une analogie superficielle. La vertu occulte

4. Descartes. Discours de la Méthode, Ed. Adam et Tannery, t. VI, D 2. E. Meyerson. De l'explic. dans les sciences, Chap. ur.

ressortit à une disposition générale et foncière des esprits, elle constitue non seulement une explication paresseuse, mais encore une explication mystique. La chaleur-fluide est une hypothèse plus ou moins consciente, une fiction née d’une foule d'observations et d’expériences ; elle est la courbe idéale qui relie les phénomènes caloriques; elle vient bien de l’imagination, mais elle n’en vient pas d'emblée ; elle reste subordonnée aux faits préalablement analysés et observés, en eux-mêmes, sans idée préconçue — au lieu que la vertu occulte est avant tout un moyen pour l'imagination de trouver dans les choses les satisfactions qu’elle y cherche.

Par contre, si l'explication scientifique peut légitimement se servir d'êtres fictifs, sans être infidèle à l’esprit de la science, toute théorie, une fois constituée, est un piège pour la pensée. En effet, en fournissant à ceux qui l’ont découverte ou élaborée l’explication d’un grand nombre de faits, elle risque de constituer une sorte de mécanisme commode dont ils sont entièrement maîtres et en dehors. duquel ils finissent par ne plus pouvoir penser : si on le brise, si on les contraint à coordonner autrement les phénomènes qui leur sont familiers, ils en éprouvent une véritable souffrance. Le même héroïsme intellectuel, qui fait les révolutions de pensée à une époque donnée, est nécessaire à quiconque recherche avant tout la vérité. Le génie n’est peut-être pas autre chose que cette liberté de l'esprit, qui est assez fort pour élaborer les plus puissantes systématisations et assez souple pour ne pas s’y laisser emprisonner et même, au besoin, les renverser. L’élan intérieur empêche sans cesse la formation des habitudes tyranniques. Mais rien, encore une fois, n’est plus

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