PROBLÈME ET THÉORÈME
rare. Les intelligences humaines tendent à se mécaniser, elles recherchent l’ordre, la stabilité, la certitude ; elles les trouvent dans des pensées communes, dans des théories acceptées ; elles substituent à la science qui se fait, les « sommes » de ce qui a été découvert; elles donnent au concept le pas sur le ?ugement ; elles combattent toute innovation, sans reculer, parfois, devant les pires sophismes. Les théories les plus fameuses rencontrèrent leurs adversaires les plus acharnés au sein même des corps scientifiques constitués!. Ici encore c’est la collectivité qui enferme lindividu dans les formes inférieures de pensée, en le dépouillant subrepticement de son contrôle sur sa propre intelligence, en l’empêchant de se recueillir en soi-même et de retrouver dans sa conscience intellectuelle la source éternelle de la vérité positive.
Peut-être en avons-nous assez dit, malgré le caractère sommaire de cette esquisse, pour faire apparaître la vraie courbe de l’évolution de la pensée humaine. Elle nous échappe et nous la remplaçons par une ligne droite et régulièrement ascendante lorsque nous détachons cette pensée du tout de l’homme, qui est aussi le tout de l'humanité : nous voyons en elle un « mécanisme » fait pour comprendre et qui ne saurait se modifier avec le temps : par suite nous*posons « la continuité fondamentale de la science et des théories” ». Mais ce n’est pas ainsi qu’il convient de formuler le problème. Il nous faut revenir au point de départ, au
41. E. Meyerson. De l'explication dans les sciences, t, IL, p. 386 et suiv. 2, Id. Ibid., t. II, p. 368.
moment où l'explication n'avait ni ne pouvait avoir un caractère scientifique ou positif. Avant d’étudier l’explication dans les sciences, et peut-être afin de mieux la comprendre, il nous faut essayer de retrouver ce qu’a pu être l'explication avant la science. Mais celle-ci ne doit pas être considérée comme une simple ébauche de celle-là. Nous ne comprendrons comment s’est fait le passage de l’une à l’autre que si nous acceptons de partir non de la structure de l’esprit — qui est probablement la même chez tous les hommes — mais de son activité, qui est liée à la personnalité tout entière, qui varie selon les individus, les peuples et les époques. C’est cette activité qui renferme le secret de l’évolution mentale. C'est elle seule qui rend intelligible la crise d’où la science est sortie. Obstinément tourné, à l’origine, vers des explications qui étaient des erreurs, mais qui lui rendaient le calme et satisfaisaient ses désirs, l’entendement a fini par éprouver des étonnements, des doutes, par se poser des problèmes que seules pouvaient résoudre des explications qui, fussent des vérités. Mais il n’a fallu rien moins qu’une conversion qui s’étendît à la totalité de la conscience.
Toutefois, nous retomberions dans l'illusion que nous combattons si nous estimions que, une fois la volte-face accomplie, l'humanité n'a plus sensiblement dévié de la voie royale que lui ont ouverte les Socrate et les Descartes et qui mène à la connaissance. Ce serait de nouveau admettfe implicitement que l'intelligence humaine était un mécanisme faussé à l’origine, ou tout au moins appliqué de travers, et qu’une fois mis au point, il n’a pas cessé, à part quelques « ratés » inévitables, de fonctionner régulièrement. La vérité est tout autre. L'histoire de la pensée est une lutte éternelle — DOyn.