‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 190 sur 194 · PROBLÈME ET THÉORÈME · texte numérisé non relu

PROBLÈME ET THÉORÈME

atwvtos. L’attitude critique et scientifique représente un sommet dont l’humanité, tour à tour, se rapproche et s'éloigne. C’est qu'il est d’un accès difficile ; c’est que seuls peuvent l’atteindre les hommes qui ont accompli en eux la révolution qui les affranchit. Et c’est enfin que l’action de cette petite élite sur la masse est très variable : elle dépend de l'élite elle-même, de la personnalité du réformateur, des disciples qu'il a groupés autour de lui, de la réfraction que ses idées subissent dans leur esprit. Réfraction inévitable, car ils ne sauraient retrouver en eux exactement, avec sa nature propre et son intensité, l'impulsion initiale, qui n’est pas le fruit de l’intelligence seulement, mais de l'âme tout entière. Il se produit donc fatalement, à partir du novateur, une « chute », une dégradation : rien n’est plus naturel, si l’on songe à quelle hauteur au-dessus de son niveau ordinaire il a élevé l’esprit, mais aussi rien n’est plus important, si l’on veut comprendre le cours des idées dans l’histoire. Le maître est trahi par ceuxlà mêmes qui l’acclament et se disent ses disciples : ils n’ont fait qu’entrevoir l'intuition créatrice du système et l’effort de tout l'être dont cette lumière a jailh ; il faudrait qu'ils refissent à leur tour le même effort ; ils n’en sentent pas le besoin et d’ailleurs ils n'en seraient pas capables ils s’établissent à mi-hauteur et exposent une doctrine qu'ils n’eussent pu créer. Ainsi s'effectue de très bonne heure, et parfois dans l'esprit même de l'inventeur, infidèle à lui-même, le passage de ce qu’on pourrait appeler l’état problématique à l'état théorématique. Un système ingénieux d’affirmations s'organise, d’où le doute et l'inquiétude sont peu à peu bannis. — À quoi il faut ajouter la pression qu'exerce la masse sur ceux-là mêmes qui prétendent la guider. Elle tend à

ramener sans cesse la pensée dans les bas-fonds qui, depuis les plus lointaines origines, lui sont familiers. Le retour aux formes inférieures de l'explication s’opère au sein même de la philosophie, mais la subtilité qu’elles revêtent alors est parfois si grande qu’il faut un œil averti pour les découvrir. Une intelligence aiguisée peut avoir ses doutes, ses inquiétudes ; ce n’est que raffinement et jeu. Virtuose de la dialectique, elle ne crée rien. Seul est fécond le doute robuste, car il ne saurait s’attarder en lui-même ; il démolit pour construire. Les Problèmes se dressent sur la route de l’humanité comme des obstacles à enlever de haute lutte ; la masse les tourne, les dilettantes les enveloppent de nuées ; seul le philosophe les attaque de front, dût-il se frayer d’abord un passage à travers la foule hostile.

Nous n'avons pas eu la prétention, dans cette étude, de résoudre, ni même de poser vraiment dans toute son ampleur, le problème de l’évolution de la pensée humaine, Nous avons simplement tenté de saisir le secret du mouvement qui a, finalement, emporté l’homme vers la poursuite méthodique de la vérité. Il nous a semblé que ce progrès n’était ni simple ni régulièrement ascensionnel, que son point d'arrivée n'était pas nécessairement contenu, si l’on peut dire, dans son point de départ, et que chaque pas en avant représente une victoire qui pouvait n'être pas gagnée, une crise féconde, mais qui pouvait avorter, de l’ « énergie spirituelle ». Or, nous y avons souvent insisté, l'illusion de l’évolution continue qui aboutit en dernière analyse à supprimer l’évolution elle-même, a sa source dans la tendance à considérer l’intelligence comme suffisamment définie par ses concepts, ses catégories, ses principes. Dès lors on substituait au probième de l’évolution de la pensée, tout en le confondant avec lui, un problème bien différent, celui de la genèse.et des métamorphoses. de ce qui n’est, de l'intelligence, que l’armature ou le mécanisme. Ou bien, par un juste sentiment de l’impos-

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sibilité de faire de l'intelligence une fonction purement spéculative, on la-rattachait à la vie et à l’action. Mais on voulait que l’activité de fabrication de l'esprit fût la modalité originelle d’où sont dérivées les formes les plus élevées de la pensée. Dans l’un et l’autre cas on se heurtait à d’insurmontables difficultés. Notre route ne s’est éclairée que lorsque nous avons songé à partir, non de la pensée définie a priori par ses rouages logiques, mais d’un acte où se révélât l'activité essentielle de Vintelligence. Get acte nous a paru être l'explication. L’explication est la réponse à un trouble d'une nature particulière, qui est le problème. C'est le problème qui donne à l'intelligence son mouvement, c’est de lui que évolution a reçu son élan et qu’elle continue à tenir sa mobilité. Dès lors nous réintégrions la pensée non seulement dans « l'homme total », mais encore dans l’humanité totale, et nous pouvions entrevoir les lois qui régissent son devenir. En effet l'explication intéressait et mettait en mouvement la conscience tout entière. Le problème était malaise, incertitude, inquiétude de lesprit en face des choses quiéchappaient aux prises de son action. La réponse a été l’assignation d’une cause imaginaire au phénomène inconnu. Ainsi l'esprit humain est sorti par une audacieuse fiction des voies où a continué de végéter l'intelligence animale. Mais s’il était amené à établir des liaisons entre des phénomènes qui demeuraient séparés dans la sensation, ces liaisons n'avaient rien de commun avec celles de la connaissance positive et elles ne {’y conduisaient pas. La Cause imaginée ne Vétait que pour les besoins de l’émotion qu’elle était chargée de réduire. Et à vrai dire il n’y avait qu'une cause parce qu'il n’y avait eu qu'un problème. Le régime de la causalité mystique était nécessairement

celui de l’explication unique, thème unique aux variations innombrables. Tout semble s'être passé comme si l'humanité, après avoir, dans un eflort vigoureux, atteint un vaste plateau, l’avait couvert d’une multitude de tentes et de constructions ingénieuses. Pour aller plus loin et plus haut, l’impulsion manquait, c’est-à-dire le problème. Un extraordinaire fvisonnement de mythes donnait à la pensée l'illusion de l’activité et du progrès, alors qu’elle piétinait sur place. Et telle est bien en effet la double nature de la conscience humaine : avide de sécurité et de stabilité, elle voudrait aussi les joies de la découverte et elle a cru concilier ces deux tendances en laissant pleins pouvoirs à l’imagination, qui fournit les aventures sans l'effort et le risque, comme un spectacle passionnant auquel on assisterait dans un fauteuil. Artifice ingénieux, mais auquel elle a failli se prendre. D'autant plus que l'accord spontané des consciences primitives créait une unanimité qui assurait à ce système une solidité à l’épreuve du doute. L’immobilité menaçait ainsi la conscience humaine, l’activité mythique elle-même, dans l’organisation définitive des croyances par le groupe, devant finir par atteindre ses limites. Telest le cas des sociétés inférieures actuelles. Tel était le marais où pouvait s’enliser l’humanité. Si elle a, dans certaines races privilégiées, échappé au danger, si le progrès un moment compromis à pu reprendre sa marche et aboutir, non sans peine d’ailleurs, à la science, c’est que l’obstacle que constituaient les manières de penser mystiques et collectives a pu être renversé, c’est que, de nouveau, l’'étonnement, le doute, le problème ont assailli l’esprit humain. Or, il a fallu d'abord que des dissidences individuelles, filles du désir, rompissent ou atténuassent l’unanimité mentale

qui cimente les croyances. Mais ce n’était pas assez encore. La route qui menait à la science positive n’était pas seulement hérissée de difficultés : elle représentait une direction diamétralement opposée à celle où s'engage naturellement l'esprit humain. En sorte qu’une véritable inversion de sens, une violente et pénible torsion de la conscience sur elle-même, a été nécessaire. Il a fallu rebrousser chemin, remonter la pente. Mais d’un tel héroïsme, d’une telle énergie, seules étaient capables des personnalités maîtresses d’elles-mêmes. L'explication droite, la pensée vraie ne pouvait être que le couronnement suprême de la vie personnelle. La science positive a été l’acte pur de l'homme libre.

Nous nous sommes exprimé le plus souvent comme si l'explication était un fait purement intellectuel. Mais ce n’était là qu’un artifice d'exposition : en réalité, dans l’évolution de la pensée humaine, l'explication n’est pas séparable de l'estimation. Le même mouvement qui à porté l'humanité vers la vérité scientifique l’a amenée à l'idéal moral, etles mêmes causes l’ont maintenue dans les bas-fonds de l'erreur et de l’injustice. Au reste, nous n'avons pas manqué, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, d’esquisser au moins les perspectives où nous ne pouvions nine voulions nous engager. Peutêtre n’est-il pas sans intérêt et sans utilité, à présent et avant de terminer, d'indiquer brièvement comment il serait possible de reformer, en lui restituant son mouvement et sa vie, la totalité de la conscience humaine.

Il y a du désir dans les premières attitudes de l'esprit à l’égard des choses. Plus que l’action, peut-être, c’est

le désir qui dessine les contours de l’objet. Il est possible que les perceptions du nouveau-né soient analogues à des tableaux où il n’y aurait que des couleurs. Mais très vite des lignes nettes apparaissent, la conscience est avertie que quelque chose est là, source de profits et de joies, ou de leurs contraires : l’objet prend forme et consistance. Puis le désir s’atténue, disparaît, jusqu’à être aussi négligeable, pratiquement, que les sensations de plaisir et de douleur qui accompagnent la représentation. L'éducation et l’intellectualisation croissante achèvent de fixer les caractères de l’objet, et l’on méconnaît ses origines aflectives. — Mais la part de l’affectivité a dû être beaucoup plus grande encore dans le jugement, et surtout dans cette forme de jugement par lequel la conscience primitive a réagi aux impressions que provoquaient en elle les aspects frappants de la nature. L’explication est l’assignation explicite d’une cause à un phénomène donné, mais le mobile de cette assignation n’est pas le besoin de connaître. L’angoisse de l’homme a créé les invisibles, son désir les a dotés de puissances qu’il pût capter à son profit, puis, quand il fut moins en proie à la crainte, d’une sollicitude où se réfugiât sans contrainte son rêve illimité de bonheur. Dans son fond l'explication est donc avant tout une estimation. Cesse-t-elle jamais de l'être, même sous ses formes supérieures? Peut-être n’y a-t-il pas de pur jugement d'existence. Peut-être même rien, dans la vie mentale, n'est-il pur. Le mélange est sa loi. Tout y devient autre que soi-même, mais sans changer pourtant complètement de nature. Il y a de la quantité jusque dans la qualité*. Le désir n’échappe pas à la règle.

1. Hamelin. Essai sur les Éléments principaux de la Représentation, p. 141.

342 CONCLUSIQN

Il s'altère, lui aussi; à peine né, il combine l'infini et le fini; pure couleur, il recherche la ligne, l’arête qui lui donnera du relief; émanation du sujet, il va se loger dans les contours définis de l’objet, il s’insère dans une représentation. Inversement, il n’est point de jugement de réalité qui, en passant par la chaleur de la conscience, n’en vienne à s’eslomper et à s’amollir et ne retrouve peu à peu la forme qu'il avait, au temps où les objets n'étaient pour l’âme que des possibilités de satisfactions.

| Ainsi, en dernière analyse, jugements d'existence et jugements de valeur se confondraient dans l’unité des réactions d’une conscience pour qui les choses existent surtout en raison de leur prix et qui règle ce prix, à peu de chose près, sur le degré de leur aptitude à relever en elle le « ton vital ». Il y aurait, en d’autres termes, un type de jugement qui ne serait ni une pure liaison de représentations, ni une estimation, mais qui participerait à la fois de l’une et de l’autre; jugement hybride, que Platon semble avoir pressenti lorsqu'il cherchait à définir la d66x, et qui serait le plus ancien et le plus réel, le plus constamment à l’œuvre encore, de tous les jugements de l’homme. Mais sa signification et sa portée ne pouvaient apparaître que si on le rattachait à la « conscience primitive » dont il est le mode ordinaire d'expression. Par là on entrevoit peut-être l'utilité de nos recherches. On a défini la sociologie « la science de l'opinion ». Ne serait-ce pas travailler aux progrès de cètte science que de tenter d'approfondir cette notion? Et ne l’approfondirons-nous pas dans la mesure où nous essaierons de la retrouver sous sa forme originelle et dans la nébuleuse mentale où elle a pris naissance? Hypothèse, dira-t-on. Mais hypothèse que rend singu-

hièrement plausible la persistance, dans nos sociétés actuelles et en chacun de nous, de la conscience primitive, mère des « opinions ». La conscience primitive est ce qui « pense » en nous lorsque ni le souci de la vérité, ni la préoccupation du devoir n’orientent énergiquement notre être dans des directions définies; lorsque, les besoins pratiques étant satisfaits, nous ne voulons nine pouvons faire l’effort qui nous permettrait de rester en contact avec elle. C'est, dirait-on, une pensée inférieure ou impure, relâchée ou du moins faiblement « tendue », rêve actif et coordonné, à l’état de veille, du sujet qui, en dehors de l’action, évite où tourne les tâches difficiles, la compréhension des choses telles qu’elles sont, l'adaptation de la conduite à une règle.

C’est cette pensée inférieure que devraient sans cesse avoir présente à l’esprit, selon nous, tous ceux qui étudient l'homme, les mobiles de sa conduite, les manifestations et l'évolution de son intelligence. Les progrès de la psychologie et de la sociologie n'ont peut-être pas rencontré de plus grand obstacle que la tendance à partir de l’homme idéal, être de raison et de devoir, dont les défaillances correspondent à la chute platonicienne de l’intelligible dans le sensible, au lieu de considérer que l’homme est peut-être, originellement et naturellement, une créature irrationnelle et immorale, qui n’est capable que par exception de s'élever à la vérié et à la vertu. Il y a là une prénotion d’origine religieuse et métaphysique dont il importe de se défaire, sans que cela implique d’ailleurs une solution quelconque du problème de la nature dernière de l’homme.

Nous croyons que l'hypothèse de la survivance en nous, à l’état, pour ainsi dire, de nappe sous-jacente, des attitudes primitives de l'esprit, rend possible une

conception plus souple et plus féconde des faits sociaux et de leur évolution. D’abord elle donne tout leur sens et toute leur valeur aux travaux sur la mentalité des peuples sauvages : c’est notre humanité même qui nous apparaît à travers ces descriptions et ces analyses, ce sont les secrets mobiles qui tissent, ouvriers invisibles, la trame de nos sociétés. En outre, on voit mieux, peutêtre, ce qu’il faut entendre par « pensée collective » et le parti que l’on peut tirer de cette notion. Nous ne reviendrons pas sur l’analyse que nous en avons tentée. Nous avons surtout cherché à retrouver sous ce qui nous a paru être en partie une construction de l'esprit le fait exact et concret dont la juste intuition lui a donné naissance : la tendance des consciences humaines, au stade inférieur de l’évolution, à se mettre presque instantanément à l’unisson. Mais cette quasi unanimité vient de ce qu’elles communiquent entre elles, et précisément par leur fond originel. Même de nos jours, les cloisons ne sont le plus souvent qu’apparentes, et elles sont presque toujours fragiles : la communication est constante. On peut parler — et peut-être même doit-on parler, par réaction contre un psychologisme simpliste et intempérant — d’une certaine spécificité de l’esprit du groupe. Mais il convient de la définir. Or, la définir, c’est la limiter. Elle nous semble surtout recouvrir l'ignorance où nous sommes encore du psychisme profond de l’homme el, par suite, des modalités complexes et subtiles de l’action des consciences les unes sur les autres.

Il est bien difficile en tout cas de lui attribuer d’emblée une vertu créatrice. C’est tout le problème. Il est possible que la collectivité comme telle ait créé, à l'origine, les religions, les mythes, les légendes, encore

qu’il soit plus aisé de l’affirmer que de le prouver. Mais nous ne voyons pas ce qui nous autorise à aller plus loin. La société a pu donner à l’esprit des habitudes, des cadres, des règles, elle ne l’a pas tourné vers la vérité, elle ne l’a pas conduit à la science : il y a eu là, pour la « pensée collective », une borne infranchissable et il a fallu, pour que ne fussent pas compromises les destinées intellectuelles et morales de l’humanité, l’action vigoureuse, révolutionnaire, de hautes personnalités, héros de la pensée et du devoir, non pas certes détachés du groupe, issus profondément de lui au contraire, mais utilisant, pour Le dépasser, les forces mêmes qu'ils ont reçues de lui. Par elle-même, la société ne crée ni vérité nouvelle, ni moralité supérieure; elle aide à les créer, mais plus souvent elle soutient et contient et, en échange, elle asservit : elle est pour l'individu ‘un piège toujours tendu, la tentation du moindre effort. Elle porte une partie de son fardeau, mais elle lui demande, en revanche, une partie de sa liberté; elle ressuscite pour lui et remet au premier plan les modalités inférieures de l’activité intellectuelle; elle lui donne de nouveaux expédients pour éliminer étonnements, doutes et problèmes; elle lui propose des explications toutes faites qui ramènent la tranquillité dans l'esprit avant même qu’il ait eu le temps de s’apercevoir distinctemént de la présence d’un élément de trouble.

C’est l'illusion du progrès inévitable et continu qui nous cache le vrai visage des choses. Nous nous imaginons, en effet, que l'humanité, après de longs et pénibles eflorts, est enfin parvenue, d'étape en étape, à un but qui lui était assigné de toute éternité, qu'elle était faite pour poursuivre et atteindre. Un moment devait donc venir où des institutions majestueuses feraient régner

l’ordre, la justice, le bien-être, éliminant progressivement les causes.de perturbation. Dominée inconsciemment par cette idée, la sociologie s’efforce de retrouver dans des groupes qui semblent avoir conservé l’essentiel de l’humanité primitive, les germes de ces institutions, et d'autre part, quand elle veut fournir des indications pour l’action, elle fait fond sur la permanence et, en somme, sur l'innéité des mobiles qui poussent l’homme, à travers loutes les difficultés, à la conquête de la vérité et du droit. Tout le mal vient, selon nous, d’une psychologie insuffisante, schématique et abstraite, qui à conçu l'esprit humain sur un modèle fourni par la logique et applicable indistinctement à tous les hommes. L'immense service qu'ont rendu les recherches ethnographiques a été de ruiner cette conception et d’obliger psychologues et sociologues à reviser entièrement leurs notions sur la vie mentale de l'homme. C’est un avantage dont on ne saurait exagérer l'importance que d’avoir montré qu’on ne peut obtenir une conscience de sauvage en opérant simplement certaines soustractions sur la conscience réfléchie et civilisée. Mais jusqu’à quel point la première est-elle vraiment sui generis par rapport à la seconde? Jusqu’à quel point surtout a-t-elle disparu avec la civilisation ? La vérité est bien plutôt qu’il y a une « conscience primitive » à laquelle participentsauvages et civilisés et quiestle fond originel et permanent de la nature humaine, dont l’action souterraine détermine, ralentit ou perturbe l’évolution sociale. C'est elle qui est responsable des poussées de barbarie intellectuelle, comme de ces gigantesques aberrations que sont les guerres et où il faut moins voir peut-être . le retour de la férocité ancestrale que l’effet d’un mons-

trueux vertige où sombrent les intelligences et les carac-

tères et que peut seule expliquer la formation brusque, à certains moments, d’une unanimité de haine, de convoitise ou de peur. Et c’est elle aussi qui provoque l’affaissement lent et irrésistible des plus hautes valeurs lorsque le formidable développement de la technique ramène certaines civilisations à cette ravoupyta où Platon voyait le principal obstacle à la poursuite du vrai et du bien. Mais si nous prenons conscience, non seule ment du danger, mais de ses causes profondes, si nous trouvons des méthodes d'investigation assez subtiles pour déceler les mobiles derniers auxquels obéissent les âmes humaines, si, au sein des masses dont l’importance grandit sans cesse, comme au temps des grandes invasions, se constitue, se groupe et s’organise une élite d'hommes savants et désintéressés, alors pourra êlre entreprise, avec quelques chances de succès, une action qui écartera de nos sociétés si fières de leur civilisation la barbarie imminente.

De ce point de vue s'affirme la nécessité d’une collation de plus en plus étroite et méthodique des sciences de l'homme. Il convient, en particulier, de dissiper le malentendu qui sépare depuis trop longtemps la psychologie et la sociologie". L'unité profonde des faits humains, individuels et collectifs, enlève toute raison d’être à un antagonisme qui, après avoir été utile et même néces-

saire, pourrait, s’il se prolongeait, nuire aux progrès des

deux sciences. Une psychologie aflinée et approfondie par quarante années de recherches dans les directions et dans les domaines les plus divers devait être amenée à reconnaître et même à poser en principe que la vérité

4. Nous l'avons tenté dans un autre travail : Psychologie el Sociologie, Paris, Alcan, 1927.

psychologique n’est pas dans les éléments isolés et statiques, mais dans le fout et dans le devenir. Dès lors elle rejoignait d'emblée la sociologie, elle comblait le fossé factice qui séparait les deux disciplines. Le « tout » psychologique ne saurait, en effet, s’arrêter aux limites individuelles. L’ « homme total » est un être social. C’est en dernière analyse dans l'humanité que se trouve la vérité sur l’homme. Mais l'humanité, pas plus que l'individu, n’a de sens en dehors de son histoire. Elle est devenue ce qu’elle est. L’étude des origines et des transformations n’est pas un simple chapitre des sciences psychologiques et sociales : elle en est une partie essentielle,

Le présent ouvrage n'est qu'un essai destiné à montrer, par un exemple, la fécondité des notions complémentaires de totalité et d'évolution appliquées à l'étude des faits de conscience.

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