‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 19 sur 194 · Bergson. L'Évolution créatrice, p · texte numérisé non relu

Bergson. L'Évolution créatrice, p

plus souvent encore, on le suppose sans le dire, le résultat d’un « perfectionnement inévitable et continu ‘ ». Or, c’est ce passage qui est tout le problème.

Le langage suffit-il à le résoudre? L’application d’un signe verbal à l’outil va-t-il enfin donner naissance au concept? Sans doute il y aura désormais un même mot pour désigner des objets différents tant par la forme que par la matière. Mais ce mot ne change rien à la situation. Il ne saurait transformer, par une sorte de coup de baguette magique, Le levier en acte en levier idéal. Il ne fait que poser une étiquette sonore, grâce à laquelle on pourra se désigner l’un à l’autre l'outil ou l’objet. Au fond, il ne renferme guère plus de généralisation que l’action elle-même. L'animal connaît l’herbe en général, mais seulement lorsqu'il se dispose à la brouter. On a dit : « Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile?. » Mais le signe articulé adhère à la chose signifiée comme l'outil humain, tout mobile qu'il soit, adhère, dans une certaine mesure, aux besoins, aux problèmes pratiques. Ce qu’il y a dans l’un et l’autre de mobilité et de généralité ne suffit pas à leur conférer l'indépendance. Le langage du primitif reste rivé à l'aspect concret, pratique des choses, comme sa technique, comme sa mentalité tout entière. Il est beaucoup moins une expression qu’une description, souvent accompagnée et relevée de gestes. Parler, c'est en partie mimer, c’est encore agir. Le langage est d’abord, et il demeure longtemps, une reproduction abrégée de l’acte. Là où il semble distinguer et classer, on observe que le nerf même de la généralisation lui manque. L'arbre en géné-

1. Louis Weber, Le Rythme du Progrès, p. 62 (d'après Aug. Comte). 2. Bergson. L'Évolution créatrice, p. 172.

ral n’intéresse pas le sauvage, et il n'aura pas de mot pour le désigner, mais son vocabulaire contiendra le nom des moindres essences de la forêt!.

Ainsi, au même stade, langage et pensée sont affligés de la même adhérence. L’unene saurait recevoir de l’autre aucun secours : les mots suivent le fil des idées, ils ne le déterminent pas. Le concept, qui affranchit l’intelligence, ne naîtra pas du signe verbal, mais bien de l’intelligence elle-même : il est vrai que celle-ci, alors, prendra sur lui son point d'appui afin d'élargir ses conquêtes. Mais elle l’aura d’abord forgé.

IL est impossible, dès lors, de ne pas voir que, tant que l'on considère comme inévitable et continu le passage de l'intelligence pratique à l'intelligence réfléchie, de l’action intelligente à l’idée, de la technique à la science, on commet une erreur du même genre que celle qui « vicie la plupart des philosophies de la nature » : on voit des degrés successifs sur une même ligne droite, là où il y a en réalité des directions divergentes. On part d’une définition préalable de l’intelligence et on veut en faire sortir tous les progrès dont elle est susceptible. Mais le cadre rigide où l’on prétend l’enfermer éclate dès qu'on analyse ses premières démarches : la technique cesse d’être pure fabrication, elle comprend autant de méthodes différentes qu'il y a de problèmes différents. Mais ce n’est pas assez; nous devons pousser plus loin le « déraidissement » de l’intelligence. Une analyse plus attentive de la notion de

4. Lévy-Bruhl. Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 459 et suiv., p. 187et suiv.

problème montre, en effet, que l'intelligence humaine a dû, dès l’origine, se poser et résoudre des problèmes entièrement différents de ceux que soulève la vie pratique, et que la nécessité de les résoudre l’a transportée sur un plan de pensée entièrement nouveau.

Quels sont, en effet, les traits communs à tous les problèmes pratiques? Tous sont nés, plus ou moins directement, de la nécessité d'agir; tous sont relatifs à l’adaptation de l’organisme au monde extérieur. En d’autres termes, la difficulté qu’il s’agit de vaincre ou de tourner pour effectuer le réajustement à la situation est toujours d’une nature telle qu’on la connaît et qu’on peut agir sur elle : on peut toujours forger un outil ou construire un piège, rassurer et calmer la bête rétive, circonvenir par des paroles flatteuses l'adversaire ou le chef. Du moins on sait dans quelle direction il faut chercher et la solution ne sera peut-être jamais trouvée, mais elle n’est pas considérée comme introuvable. La cause de la difficulté ne saurait demeurer éternellement cachée : une exploration attentive de la situation peut, d’un instant à l’autre, la découvrir. L’attente a bien été déçue, et c’est même cette déception qui a signalé à la conscience la présence d’une difficulté. Mais elle demeure superficielle, la situation va se rétablir incessamment, la cause inconnue ne l’est que momentanément : un cheminement adroït à travers l’expérience ne tardera pas à la faire apparaître. Au fond, l'esprit n’est pas troublé comme il le serait s’il était en présence d’un inconnu véritable; il ne doute pas réellement, il hésite sur la marche à suivre, non sur l'issue de sa démarche; il est certain d’en sortir; il sait qu'il arrivera, il ignore seulement par quelle route ; le problème auquel il a affaire est virtuellement résolu. Les

éléments de la solution cherchée sont déjà contenus dans les solutions antérieures : il n’y a qu’à trouver le biais par lequel on obtiendra l’élément nouveau que la situation comporte.

Gr, l’attitude mentale de l’homme a dû différer du tout au tout de celle que nous venons de décrire, lorsqu'il s’est trouvé pour la première fois en face de quelque grandiose phénomène de la nature, un orage, un arc-en-ciel. Tout à l’heure, en présence des difficultés pratiques qu’il rencontrait, il n’était que déçu ou surpris, il éprouvait un léger choc, comparable à celui du voyageur qui ne retrouve plus sen chemin habituel : les eaux du torrent l’ont effacé sur une certaine longueur, mais il sait bien que la bonne route reprend plus haut et il ne se préoccupe plus que de découvrir le détour qui lui permettra de la rejoindre. Mais cette fois le phénomène est nouveau, inconnu, insolite, non pas relativement et provisoirement, mais absolument. Le léger choc est remplacé par un bouleversement profond, la désadaptation est radicale, le doute est réel, intégral, la situation mentale est telle qu’elle ne pourra être rétablie que par une démarche entièrement nouvelle de l'esprit. En un mot, l’étonnement ouvre la porte à des problèmes et à des solutions sui generis.

Reste à définir ce phénomène qui a eu de telles conséquences. Sans doute, tout objet « que nous jugeons être nouveau, ou fort différent de ce que nous connaissions auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu’il devait être! », nous étonne. L’ « admiration » est la première des passions, elle accompagne au fond toute perception de changement et elle n’est étrangère

Page 1