‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 21 sur 194 · Voir ci-dessous, chap. 1, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessous, chap. 1, p

permettrait de le reproduire à volonté : c’est que la cause lui manque et qu'il ne voit absolument pas où il pourrait la trouver. L'insolite est ici un inconnu total. Il échappe radicalement à la compétence de l’Aomo faber. Et cependant il continue à obséder l’homme, qui ne peut ni esquiver le problème, ni le résoudre par les procédés ordinaires, C’est alors que se produit la révolution décisive qui fait sortir l'intelligence humaine de l’ornière de l'expérience brute. Pour la première fois, en effet, la notion de cause apparaît dans la pleine lumière de la conscience. Jusqu'ici elle était implicite et, pour ainsi dire, vécue, mais non pensée. Engagée dans l’action, elle faisait corps avec elle et elle eût pu y demeurer éternellement, sans que l’homme songeât jamais à l’en dégager. Le raisonnement causal, sorte d'arbre moteur de l’activité technique, âme de la machine, demeurait lui-même dans l’ombre ; les termes du couple cause-effet se confondaient dans l’indivisible unité de l’acte. Or, dans le drame cosmique dont il est le spectateur, l'homme n'aperçoit qu’un des termes du couple, l'effet, et il est irrésistiblement porté, par suite des habitudes qu'il a contractées dans la pratique, à chercher l’autre terme, la cause. Faute de pouvoir la trouver dans son expérience ordinaire, il éprouve un malaise qui, confondu avec la peur et l’angoisse qu’il éprouve, forme une charge émotive intolérable : il a alors recours à une solution désespérée, il imagine la cause, t/ la crée. Et sans doute créer la cause n’est pas encore la penser, mais c’est déjà, en la dissociant de l'effet, préparer le moment où elle sera érigée en principe.

Telle aurait donc été l’explication sous sa forme originelle : la réduction d’une émotion spécifique, « l’éton-

nement », par une création de causes. L’étonnement a bien été, dans l’évolution de la pensée, le moment capital. Il a jeté l'homme hors de l'expérience et en pleine erreur. Mais en même temps il a libéré le principe de causalité. Le raisonnement causal fonctionne, à faux sans doute, mais en liberté. Il s’est détaché de l’action et va pouvoir être employé à d’autres besognes. Au régime des liaisons purement empiriques et pratiques se superpose un régime tout différent de liaisons arbitraires. L'homme est devenu capable, comme on Pa dit, «de divaguer dans l'imaginaire etmême dans absurde ». C’est déjà une supériorité. C’est même peut-être la plus grande supériorité de l’homme sur l’animal. « Il vaut mieux avoir des idées fausses que de ne pas avoir d'idées du tout. » Or J’Aomo faber, à proprement par- ‘ler, n’a pas d'idées. Il accumule des matériaux qui seront plus tard utilisés, mais il ne les transforme pas lui-même en idées. Plus que la fabrication des outils, la création des dieux a été l'événement décisif dans l’évolution de la pensée. Véritable lever de rideau de l'intelligence, le mythe a rendu possible l'avènement de la science.

Est-ce à dire, cependant, que la science en soit directement sortie? Si nous le prétendions, nous ne ferions que substituer la mystique à la technique : c’està-dire que nous prendrions de l’évolution mentale de l’homme une vue différente, mais incomplète, elle aussi, et fausse. La vérité est moins simple. Pas plus que la technique, qui utilise les causes sans en prendre conscience, la religion, qui les crée, n’est véritablement la mère de la science positive. Non seulement l'explication

Page 1