L. Weber. Le Rythme du Progrès, p
sous sa forme primitive n’est pas une sorte d'esquisse anticipée et grossière de l'explication scientifique, qu’elle renfermerait virtuellement et à l’état de germe, mais même elle ne donnera jamais naissance, au moins directement et par elle seule, à des formes supérieures d’explication. C’est que l’une et l’autre ne répondent pas au même besoin. Quand l’homme assigne une cause au phénomène inconnu qui l’étonne et le trouble, il ne cherche qu’à mettre fin au malaise qu'il éprouve à son sujet, et nullement à le connaître. Peu lui importe, au fond, puisqu'ilne peut le faire entrer dans ses démarches pratiques, le phénomène lui-même. En d’autres termes, l'explication primitive, née du besoin de certitude et de quiétude, ne serait tout d’abord qu’un expédient destiné à le satisfaire, et elle n’aurait rien à voir avec le besoin de connaissance et de vérité. Tout au moins ce besoin resterait-il à l'arrière-plan, sous forme d'intuitions sans portée et de velléités sans lendemain, impuissant toujours à s’affirmer contre l’erreur triomphante*.
Or, la plupart des «explications » de l’humanité n'ont pas une autre origine ni une autre valeur, même lorsqu’elles adoptent des modalités différentes qui imitent parfois à s’y méprendre les modalités scientifiques. Mais à l'examen l’illusionse dissipe. On s'aperçoit alors que ces formes inférieures de l'explication ont été, dès l'origine, si naturelles à l’homme, elles le sont encore à tant d'individus, et non pas seulement dans les sociétés primitives, elles représentent si bien, en un mot, le « premier mouvement » de l'esprit humain, sa pente naturelle et irrésistible, que le véritable problème, celui dont la solution peut donner la clef de l’évolution de la
À. V. chap. 11, Genèse de l'Explication.
pensée, est de savoir comment, à ces explications qui sont un défi à la raison, les explications rationnelles ont pu succéder.
Nous sommes maintenant en mesure de définir l’objet de notre travail, la méthode que nous avons suivie, le plan que nous avons adopté.
La science positive ne semble pas être issue directement de l’action, nimême de l’action intelligente, qui a abouti à la technique. L’komo faber n’a pas pu dégager les principes qu’il mettait en œuvre dans l’examen et la solution des problèmes pratiques. Bien mieux, lorsqu'il s’est trouvé en face de problèmes d'une nature entièrement différente, il n’a pas eurecours aux procédés qui lui réussissaient d'ordinaire : il n’est pas allé, en cheminant à travers l'expérience, de l'obstacle à la cause, il n’a pas, avec une cause donnée, produit des effets déterminés, il a assigné une cause à ce qui ne se présentait à lui que comme un effet, au delà duquel il ne pouvait plus remonter empiriquement, #7 a créé des causes. Ainsi un moment est venu où l'imagination de l’homme a sauté par-dessus l'expérience sensible et forgé un système du monde, d’où celle-ci était en quelque sorte bannie. Par ce coup d'État, la pensée humaine échappe à l’ordre des consécutions empiriques où l’animal est demeuré confiné, Mais on voit de reste qu’elle ne devient pas d’embléerationnelle. La raison assignera à l’expérience les lois qu’elle y découvrira parce qu’elle les y aura cherchées. La pensée primitive commence par nier l’expérience. Y reviendra-t-elle, par la vertu de l’élan même qui l’en a délivrée, mais cette fois armée