‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 23 sur 194 · OBJET DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

OBJET DE L'OUVRAGE

pour la connaître? On se demande par quel miracle. — La vérité est, croyons-nous, que la science n’eût été possible, ni sans l'élaboration et l'analyse préalables de l'expérience par l’action intelligente, ni sans le sa/tus de l'imagination, qui a libéré l'homme de l’empirisme brut. Mais elle n'eût pas été possible non plus, si une troisième condition n’avait été réalisée. Nous essaierons, à la fin de cet ouvrage, de définir cette condition nécessaire. C’est là le terme d’un développement qui ne saurait se comprendre que si l’on tâche d’en saisir patiemment les étapes initiales et moyennes.

Mais d’ores et déjà il apparaît que ce développement est loin d’être unilinéaire, S'il nous était permis de nous servir d’une comparaison qui a été appliquée avec succès à l’évolution de la vie, nous dirions que tout semble se passer comme si, à partir d’un quid proprium mental — aussi impossible à définir d'ailleurs que le quid proprium de la vie — l'élan de la pensée humaine s'était décomposé en trois directions divergentes, l'une aboutissant à la technique, l'autre aux formes infsrieures de l'explication, la troisième à la science positive. — Ou plutôt, ces trois lignes évolutives ont jailli des mêmes sources profondes, d’une même activité qui s’est scindée en grandissant, et elles conservent jusqu’au bout un air de parenté. D’autre part l'expérience, dont elles éprouvent toutes trois, quoique inégalement, les résistances, contribue à les rapprocher encore. Enfin, en certaines parties de leur trajet, elles convergent et font route ensemble, parfois jusqu’à se confondre, ce qui explique, dans une certaine mesure, l'illusion de continuité que nous dénoncions plus haut. Mais ce n’est là qu’une illusion. La technique et la science positive ne sont pas, nous avons essayé de le montrer, dans un

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rapport de filiation plus ou moins lointaine, mais directe. Nous voudrions établir maintenant que les formes inférieures de l'explication ne conduisent ni directement ni nécessairement aux formes supérieures, ou scientifiques : bien au contraire elles en prennent, pour ainsi parler, le contre-pied, et comme, d’autre part, l'esprit humain s’en est longtemps contenté et, dans un grand nombre de cas, tend encore à y recourir de préférence, il semble que l'avènement de la science, loin d’être le résultat d’un progrès continu en ligne droite, doive être attribué à une inversion radicale du sens dans lequel l'intelligence s’avance naturellement.

Ce n’est pas à dire pourtant que l’on trouvera ici une sorte de tableau des progrès de l'esprit humain. Notre tâche est beaucoup plus modeste. Le problème qui s’est posé à nous pourrait à peu près s’énoncer ainsi :

Le savant moderne « explique » les phénomènes. Or, avant que la science fût constituée, les hommes ont cherché, eux aussi, à les « expliquer », c’est-à-dire à leur assigner des causes. Comment y ont-ils été amenés? qu'est-ce qui a inspiré et dirigé leur recherche? de quelle nature sont ces causes qu'ils ont assignées? L’explication avant la science contient-elle en germe l’explication telle que la science positive la pratique? Y conduit-elle nécessairement, ou les formes supérieures de l'explication procèdent-elles d’une autre source?

Mais comment saisir le moment où a dù naître dans l'esprit humain la première explication? Ne nous jetonsnous pas d’emblée en pleine conjecture? Nous nous transportons avant l’histoire, et la préhistoire même, étant donné la nature des questions que nous nous posons, ne peut nous être que d’un très faible secours. Reste l'étude des peuples dits primitifs. Mais les diffi-

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