MÉTHODE
cultés que nous rencontrons ne sont pas moindres. On conteste énergiquement que ces peuples représentent vraiment l'humanité à son premier stade. On va même jusqu’à considérer que la première règle de la méthode sociologique est « de faire table rase de toute spéculation sur les Primitifs » et de ne pas chercher à « reconstruire & priori les conceptions scientifiques ou religieuses » que pouvait former l’homme des gisements du pliocène‘. D’autres affirment que ces soi-disant primitifs ne sont que des attardés, « des vieux ou des vieillots, des rabougris, des ralentis, des racornis, en tout cas, des appauvris*® ». — Ces objections sont très fortes. Elles ne sont pas décisives. Elles nous obligent à élargir et à assouplir la méthode génétique, non à y renoncer. D'abord nous ne cherchons pas quels ont été les débuts de l'humanité, mais quelles ont pu être les premières formes de l’explication. Toute la question est de savoir si elles ont complètement disparu. Mais on ne comprendrait pas que rien ne subsistât plus de la pensée primitive : de quel droit l’assimiler à ces espèces animales ou végétales contemporainesdes premiershommes dont nous ne possédons plus que lès reliques pétrifiées ? En fait, elle vit toujours et son action est même beaucoup plus grande que nous ne sommes portés à le croire. S1 nous considérons les diverses formes de l'explication et que nous placions à la limite supérieure l’explication scientifique — objective, logique, désintéressée — nous constatons que beaucoup d'individus qui vivent de nos Jours et qui sont susceptibles par conséquent d’être étudiés avec méthode, ne se servent guère que des
1. Gaston Richard. L'Évolution des Mœurs, 1995, p. 23. 2. Jean Brunhes. Préface aux Bisons d’Argile, de Max Begouen, 1925, p. 21-22.
52 jé L'ÉVOLUTION DE LA PENSÉE
formes inférieures : ou bien, comme les enfants, ils ne réunissent pas encore toutes les conditions requises pour instituer et mener à bonne fin un raisonnement scientifique; ou bien, et c’est le cas des peuples sauvages ou grossièrement civilisés, ils se sont attardés à un stade inférieur, qui serait d’ailleurs plus justement appelé, comme on l'a proposé”, préscientifique que prélogique; ou enfin certains troubles du système nerveux les mettent dans l'impossibilité d'employer d’autres processus de pensée que les processus inférieurs, et la maladie découvre ainsi, par une sorte de méthode d'absence, les conditions profondes de lexplication rationnelle. Mais ne nous arrive-t-il pas à nous-mêmes, dans certaines circonstances, — exaltation passionnelle, angoisse, dépression — sinon d’adopter pleinement ces types d'explication, du moins d’incliner à les adopter et de ne les éviter qu’à la condition de nous ressaisir par un effort de volonté? Enfin chez un grand nombre d'individus qui ne sont ni des enfants, ni des malades, ni des dégénérés, la pensée rationnelle n’est le plus souvent qu'un revêtement superficiel, une sorte de placage que font éclater certains chocs ou certaines pressions. Cette fragilité est significative. On a montré, en effet, que les tendances sont d’autant plus fragiles qu’elles sont plus récentes*. Il faut donc bien admettre que les formes inférieures de l'explication quirésistent si énergiquement à toutes les causes de destruction et particulièrement à la diffusion croissante, depuis des siècles, de la science, nous découvrent, pour ainsi dire, le tuf originel de la pensée humaine et nous donnent les
re Brunschvicg. L'Expérience humaine et la causalité physique, p. 113.
2. Pierre Janet. Traité de Psychologie de G. Dumas, t. I, p. 932.