CHAPITRE II
Pour la conscience humaine, à toutes les époques, un problème est toujours une épreuve pénible : elle Vévite le plus possible. Mais à l’origine, à peine affranchie de l’animalité, vacillante et précaire encore, elle ne répugne pas seulement à cette épreuve, elle la redoute, car elle sent confusément qu'elle risque d’y sombrer. Un problème, en -effet, c’est, momentanément, la suspension du jugement. Or le jugement, qui sera l'acte essentiel de notre pensée réfléchie, est l'acte vital de cette conscience à ses débuts : il n’est pas pour elle une simple liaison de concepts, mais une double et indivisible affirmation : en affirmant quelque chose, la conscience s’affirme elle-même. Mieux encore : c’est pour s'affirmer qu’elle affirme. Ainsi, lorsque la main du petit enfant se crispe avec tant d'énergie sur l'objet qu'il a saisi, c’est moins parce qu’il craint de le perdre que pour s'assurer de sa force. ;
L’affirmation est à la conscience ce que la respiration ou les battements du cœur sont à l’organisme. À chaque
instant une foule de perceptions, de souvenirs, d'images viennent l’assaillir : il faut que, sans aucun retard, elle attribue ces divers éléments soit au monde extérieur, soit au sujet, qu'elle applique aux uns le sceau du présent, aux autres le sceau du passé. Quand elle n’est plus en mesure de le faire correctement et sans hésiter, ce n’est pas seulement telle ou telle fonction qui est menacée, c’est la personnalité tout entière. Les altérations légères et passagères de la reconnaissance, que l’on désigne d'ordinaire sous le nom d'illusion de déjà vu ou de déja vécu, laissent entrevoir le mécanisme de ce désordre. On dirait qu'il se produit une sorte d’hésitation extrêmement courte de la machine mentale, grossièrement comparable à ce qui se passerait si, dans une usine, la courroie centrale venait à s’affaisser, faute de courant, pendant une fraction infinitésimale de temps, tandis que tous les autres rouages, en vertu de la vitesse acquise, continueraient à fonctionner. Il s'agirait donc moins d’un défaut d’attention à la vie’, que d'une espèce de relâchement brusque de la conscience de soi :le temps d’un éclair, on cesse d'affirmer et de s'affirmer, la conscience disparaît comme pouvoir actif, c’est-à-dire attentif, mais elle continue à enregistrer machinalement les perceptions et l'on a l'illusion d’avoir déjà vu, déjà vécu ce qui se passe et de savoir d'avance ce qui va se passer, alors qu’en réalité, faute d'effectuer immédiatement les attributions correctes, on se laisse pénétrer par le déroulement des impressions actuelles sans leur opposer, comme d'habitude, le passé qui les mettrait à leur place, qui leur restituerait leur actualité. C’est la carence momentanée du moi qui altère la reconnais-
1. Bergson. L’Énergie spirituelle (Le souvenir du prés. et la fausse reconn.).