‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 27 sur 194 · LA CONSCIENCE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE PRIMITIVE

sance. Lorsque l'illusion se dissipe, on observe souvent qu’elle s’est produite à la faveur d’une distraction, d’une « absence », mais non pas dans le sens ordinaire de ces mots : on est « absent » sans l’être, on écoute, on regarde, et cependant on n’est pas tout à fait « à la page ». La scène dont on est témoin, en même temps que l’on contemple, intérieurement, d’auires spectacles, prend un air étrange, lointain, fatal, irrésistible’. On a le sentiment que la durée même s’immobilise en un de ses instants dont on croit connaître toutes les parties, même celles qui sont engagées dans l’avenir.

Ces troubles légers de la reconnaissance s’accompagnent parfois d'une fatigue qui est significative. L’attribution correcte est entrée en conflit avec une fausse affirmation : d’où un état d'incertitude qui peut être très pénible et qui rappelle le malaise qu’on éprouve en rêve lorsqu'on ne parvient pas à exécuter un mouvement qu'on sent pourtant qu'il faut faire. La conscience n'arrive pas à passer à l'acte, à l'affirmation : cette scène étrange qu’elle croit avoir déjà vécue, elle ne peut ni la situer dans son passé, ni l’affirmer comme présente et nouvelle. De là une dépense d'énergie excessive, sans proportion, en apparence, avec la cause. De là la fatigue.

En un mot, la conscience est en proie au doute. Mais il s’agit ici du doute le plus élémentaire qui soit, nullement du doute que connaissent nos intelligences exercées à suspendre leur jugement, à peser le pour et le contre. Dans le rapide conflit qui a surgi, ce n’est pas de ce qu’elle voit que la conscience doute, c’est d’ellemême. L’affirmation qui s’est avérée impossible sur un

4. H. Delacroix, in tome II du Traité de Psychologie de G. Dumas, p- 105.

point fait virtuellement échec à toute affirmation. L'hésitation gagne de proche en proche; les choses les plus assurées vacilent. En outre, tant que le conflit n’est pas résolu, de nouveaux éléments continuent à affluer à la conscience qui les discrimine ayec moins de promptitude et de sûreté. D'où un sentiment de gêne insupportable, qui, peut aller jusqu'à l'angoisse, si la représentation ambiguë demeure, sans s'engager dans aucune d'elles, à l'entrée des voies du présent et du passé. Ce qui est en question, ce n’est plus la qualité réelle, l’identité de cette représentation, c’est le pouvoir même de la conscience : il s’agit de savoir si elle va se ressaisir et dominer la situation, ou s’il lui faudra renoncer à cette affirmation, à toute affirmation. Pour sortir de cette crise, l’individu est obligé de faire un effort énorme, qui l’épuise et le brise.

Un pas de plus, et c'est l'angoisse tragique de la conscience qui se sent acculée à l’abdication. L'affirmaüon sombre dans une espèce de vertige. Le malade cherche à circonscrire le désastre : il fait porter son doute, tantôt sur une classe d'objets, tantôt sur une autre. En vain, d’ailleurs. Manies, tics ou phobies ne sont que des palliatifs : ils apportent quelque Do ment, mais non le repos.

Ainsi l'horreur du doute est naturelle à la conscience. C'est que le doute est le suprême péril; car il menace la clef de voûte de tout l'édifice mental : l'affirmation de soi. Le dogmatisme et 1a paresse intellectuelle ne sont guère, le plus souvent, que les moyens primitifs auxquels les personnalités faibles et pusillanimes ont recours pour parer à ce danger.

Il en résulte que les affirmations de la conscience primitive seront avant tout immédiates, quelconques,

Page 1