‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 30 sur 194 · Recherche de la Vérité, liv. IL, 2° part., ch. 11, S · texte numérisé non relu

Recherche de la Vérité, liv. IL, 2° part., ch. 11, S

qu'au prix d’une lutte constante avec la réalité : celle-ci ne s’en laisse pas conter. Pour l'atteindre, pour lui arracher ses secrets, il faut précisément faire le contraire de ce à quoi la conscience est naturellement portée : elle voudrait restreindre et circonscrire son effort, revenir à un plan inférieur, où la base est plus large et permet un équilibre plus stable : il lui faut suspendre son jugement, réserver son affirmation, ajourner le bienheureux moment de la certitude, en un mot douter. De là le dilemme qui domine toute l’histoire de la pensée humaine: la science n’est pas possible sans le doute, c’est l’épreuve indispensable, l'initiation nécessaire, et d'autre part nous sommes ainsi faits que nous avons naturellement le doute en horreur. Mais tout doute s'exprime par un « problème », et ainsi le problème n'est pas seulement le moteur du progrès, il est aussi la pierre de touche des esprits. Le philosophe est celui qui découvre des problèmes là où le commun des hommes n’en voit pas ou nie qu'il y en ait. Loin de les fuir, il les accueille, il les cherche, il s’impose de les examiner, il les reçoit comme des impératifs auxquels il ne peut se soustraire. Il est au sommet de l'échelle. Tout au bas se trouve la conscience primitive qui s’arrange au contraire pour les supprimer. Quand elle les posera, ce sera à son corps défendant et sous la pression de circonstances plus fortes que son penchant naturel.

Déjà dans la pratique, afin de différer le moins longtemps possible les affirmations nécessaires, elle réduit les problèmes au minimum en adhérant aussi étroitement que possible au monde extérieur. La connaissance sensible du sauvage n’est pas très éloignée de l'instinct. Ses sens sont très développés, sa mémoire prodigieuse.

Sa « science », bornée, mais parfaite, consiste dans une sorte de familiarité complète et sympathique avec son objet, vivement éclairé par l'intérêt, le désir, qui en fouille les moindres détails. Le même individu, qui est incapable de suivre jusqu’au bout un raisonnement quelque peu abstrait, explorera avec une minutie et une patience infinies la situation difficile. Il reçoit des êtres et des choses des excitations constantes qui Le mettent en mesure de persévérer dans son effort jusqu’à la réussite, de même que le chien de chasse ignore la fatigue tant que son odorat lui décèle les traces du gibier qu’il poursuit, tant qu'il « colle » à la piste. IL n'y à pas plus de problèmes que dans ces devinettes où il faut « chercher le cheval » ;: il suffit, pour le trouver, d'examiner avec soin toutes les parties de l'image.

Ainsi la conscience primitive tend à assurer sa stabilité en éliminant les causes de doute. Même dans ses démarches pratiques, elle substitue aux problèmes ‘en forme une série d’affirmations aussitôt confrontées avec l'expérience, démenties ou confirmées selon les cas ; elle va d'affirmation en affirmation jusqu'à ce que le réajustement ait été effectué. En dehors de la pratique, le contenu de l'affirmation lui importe moins que l’affirmation elle-même.

Mais elle a d’autres moyens, plus efficaces encore, pour se garantir contre le doute. On les méconnaît généralement parce qu’on ne voit guère en elle qu’une « lumière immanente à la zone d'actions possibles ou d'activité virtuelle qui entoure l’action effectivement

accomplie par l'être vivant! ». Et certes la conscience est d’abord au service de la vie. Elle « éclaire » la situation et permet ainsi à l’être vivant de s'y « adapter ». Mais la sensation n’est-elle qu’un signe avertisseur, la fusée éclairante qui va déclancher l’action appropriée? Elle est lumière, mais elle est chaleur aussi. Elle renforce de son ardeur, elle anime, elle exalte la conscience dont tout l’être est de sentir qu’elle est. La sensation accueillie, aimée, voulue pour elle-même, est comme le noyau autour duquel se forme une individualité psychique qui a cessé d’être purement utilitaire, qui vit pour soi, qui a ses buts propres. La sensation indique la démarche à accomplir, le danger à éviter, mais d'autre part elle allume dans la conscience un foyer qui en devient l'âme momentanée. Le désir de cette chaleur qui la réconforte et la raffermit, qui la confirme joyeusement dans son être, la porte à rechercher sans cesse des sensations nouvelles, et cette recherche est poussée jusqu’à lexaspération et la perversion chez ceux dont la vitalité est affaiblie. Toute sensation est éphémère. Disparue, le souvenir a peine à la ressusciter; si elle se prolonge, elle n’est plus sentie. Un sentiment que rien ne vient renouveler s’émousse et meurt : il lui faut des excitations. Une conscience qui ne serait qu'odeur de rose ne tarderait pas à sombrer dans le néant. Toute sensation neuve la redresse, la ranime, de même que, au pays des Ombres, le sang du sacrifice redonne la vie aux morts.

Le désir de sentir, la libido sentiendi, est donc l’âme même de la conscience, et elle commande ou elle affecte toutes ses démarches. Elle est à l’origine de ce qu’on

1. Bergson. Mafière et Mémoire, passim. Cf. Évol. créat., p. 194.

pourrait appeler l’avidité psychique, ce besoin de recueillir, d’accumuler, de renouveler ses sensations, de les aviver par les plus ingénieuses combinaisons, qui est, dans l’humanité, la source de tous les biens et de tous les maux. Mais une conséquence très importante en découle : c’est que la réalité — une fois la part faite aux nécessités de l’action — ne sera le plus souvent pour la conscience qu’un immense réservoir où elle puisera sans cesse les éléments destinés à lui procurer de la joie. Ce que sont en eux-mêmes ces matériaux, la conscience n’en a cure. Non seulement les choses, en tant que choses, et dépouillées de leur caractère pratique, ne l’intéressent pas, mais encore elle semble avoir hâte de leur faire perdre leur consistance, leur pesanteur, leur rigidité, bref tout ce qui en elles lui résiste, tout ce qui n’est pas convertible en plaisir : ce ne sont plus que sensations et images génératrices de désir et de joie. Dès lors, les problèmes que la réalité, en dehors de l'utilité, est susceptible de soulever, ont infiniment peu de chances de naître. La conscience primitive les élimine par avance. Elle s’évite le plus possible la peine de penser; elle joue, rêve, imagine ; elle fait de l'univers un vaste théâtre, où elle se donne la représentation. En un mot, elle ne se préoccupe plus de connaître, dès qu’elle n’a plus besoin de connaître pour agir.

C’est en vertu d’une illusion que nous voyons dans «la curiosité universelle de l'enfant qui presse de questions les maîtres et les parents ‘ », l'expression d’un besoin profond et inné de connaître. Cette curiosité n'est qu'avidité, libido sentiendi ; ses questions n’ont

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