‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 31 sur 194 · Cournot · texte numérisé non relu

Cournot

rien de commun avec celles du savant : ce sont des expédients destinés à accroître le nombre des matériaux qui doivent entrer dans ses perpétuelles constructions. Et ces matériaux, ces objets nouveaux, leurs propriétés, leur nom, ont, pour sa conscience fraîche et vive, une couleur et une vie que les blasés que nous sommes ont peine à imaginer. C’est pourquui l'enfant nous accable de questions : elles sont comme la réaction naturelle à la perpétuelle excitation dans laquelle il vit, un moyen de se représenter, de se définir à lui-même ce qui l’a surpris, ému, captivé. Si ses questions élaient vraiment nées du besoin de savoir, il attendrait et enregistrerait soigneusement la réponse. Or, le plus souvent, il ne l’attend pas. C'est, dira-t-on, qu'il est habitué à ce qu’on ne lui en fasse pas. Mais quand on répond à son pourquoi, il écoute à peine, ou il entasse pêle-mêle tout ce qu’on lui dit : il met tout dans sa hotte, comme le chiffonnier, il fera le tri plus tard. Parfois on lui a répondu par un mot qui est nouveau pour lui et ne lui apprend absolument rien. Mais c’est toujours bon à prendre. L'enfant — au moins jusqu’à six ou sept ans — questionne comme il Joue, et même questionner est pour lui un jeu, d’ailleurs sérieux, passionnant, comme tous ses jeux. Il exerce sa jeune conscience. Il a bien assez à faire. Ce n’est que plus tard, quand son monde imaginaire ne sera plus habitable, qu’il se tournera vers le monde réel.

Dira-t-on que l'enfant ne se contente pas toujours des réponses qu'on lui donne et qu’il y fait parfois des «objections »? Mais ces « objections » ne doivent pas plus être attribuées à un sens critique naissant que les « questions » ne trahissent le besoin de savoir. Ici encore nous voyons l'intelligence de l'enfant à travers

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la nôtre. Si l'enfant critique les réponses qu’on lui fait, ce n’est pas qu'il les juge fausses, c’est qu’il les trouve insuffisantes et il en sollicite d’autres jusqu’à ce qu’il en obtienne une qui réponde à son attente. Mais quelle est cette attente ? Qu’attend l'enfant lorsqu'il interroge ? Quand nous posons une question, c’est qu’une lacune s’est présentée dans la trame que nous tissons avec les phénomènes d'un certain ordre. Notre question vise à ja combler, mais nous savons en quel point de la trame elle se trouve, et si on nous répond à côté, nous protestons. De même l’enfant proteste lorsque la réponse qu’on lui donne ne porte pas sur le point précis où il y a un trou dans ses combinaisons, et sa critique n'a d'autre but que de nous obliger à lui fournir d’autres matériaux, où il aura des chances de trouver ceux qui conviennent. Il n’y a là aucune trace d’esprit critique, pas plus que dans la manie qui sévit chez quelques enfants — et aussi chez certains adultes — de contre= dire à tout propos et hors de propos : ce n’est là qu’un défaut de caractère ou d'éducation.

Mais le moment vient où la réalité l'emporte sur la fable. L'enfant civilisé n’est qu’un mythomane temporaire. Héritier de nombreuses générations formées par la science, vivant, d'autre part, au milieu de grandes personnes qui ne croient pas à ses mythes, il finit par se résigner‘. Toutefois, cette libre activité créatrice n'aura pas été inutile. Ce jeu d'images est à sa vie mentale ce que le jeu physique est à son organisme. On ne saurait concevoir plus utile prélude aux tâches multiples qu’il assumera plus tard : il entre dans la vie, qu’il ne confond plus avec ses imaginations, lesprit

4. Sur cette « conversion » de l’enfant, voir plus bas, chap. vu, p. 285 et suiv.

assez délié, assez agile pour procéder aux inductions audacieuses qui lui assureront, s’il est doué, la mattrise des idées et des hommes.

Par contre, le sauvage pourrait être défini un mythomane permanent. Sa fabulation n’est plus un jeu d’enfant, contredit par un milieu hostile, c’est une création d'adultes, et d'adultes unanimes. Personne ne pense, personne ne sent à sa guise. Le mythe est obligatoire comme la croyance, comme la règle de conduite. Mais ce système stable et compliqué ne doit pas nous faire illusion. Sous la cristallisation millénaire, le même fleuve a coulé et coule encore. Le sauvage n'est pas si différent de l'enfant. Lui aussi est avide de sentir. Lui aussi attend avant tout de l’univers des sensations qui allument dans son âme des foyers de chaleur. Le climat naturel de sa conscience, comme de toute conscience qui est ou redevient primitive, est le merveilleux. Le merveilleux l’enchante. Le merveilleux seul l’intéresse, une fois que ses caches à viande sont pleines ou que le lendemain est assuré. Des peuplades, comme les ba- Souto, qui pourtant ne manquent pas de bon sens, « aiment les choses extraordinaires! ». Peu importe qu’elles soient extraordinaires jusqu’à l’absurdité. Ils les recherchent pour l'espèce de choc qu’elles leur donnent, pour le mouvement qu’elles impriment à leur rumination intérieure, Sans elles, ils ne penseraient à rien et ils-en éprouveraient de l’ennui, c’est-à-dire un sentiment pénible d’atonie, de diminution. Le monde de tous les jours ne les intéresse pas et il faut être bien civilisé pour aimer le naturel. La conscience primitive a inventé ces paradis artificiels : les mythes, les contes,

4. Dieterleu. Notes intimes, cité par Raoul Allier, La Psychologie de la conversion chez les peuples non civilisés, t. I, p. 84.

les légendes. Les objets et les êtres s'y retrouvent, mais sous forme d’ombres portées, fantastiques el mouvantes. Toutes ses émotions, tous ses désirs animent l'Éden qu’elle a créé. Le réel ne fait que fournir des aliments à cette fête de l'imagination. Il disparaît sous le décor. Il n'éveille pas l’attention. En lui, rien n’attire que ce qui peut devenir matière à merveilleux, que ce qu'il recèle de prodiges en puissance.

Ainsi la technique a ses problèmes propres et sa manière à elle de les poser et de les résoudre. D'autre part, une vaste fabulation substitue au monde réel un monde imaginaire, taillé à l’image des émotions et des désirs de l’homme. La conscience primitive à bien atteint sa fin, elle jouit d’une sécurité parfaite ; elle est protégée contre ces malaises de l'esprit, les problèmes. Elle aurait pu s’en tenir là. Pourtant la pensée humaine a évité ce risque de l’enlisement, elle a évolué, elle a passé outre. C’est donc que des problèmes ont réussi à inquiéter assez la conscience pour qu’elle ne puisse plus les éluder : bon gré, mal gré, il lui a fallu se les poser et les résoudre. Quels ont été ces problèmes et quelle vertu était en eux pour leur permettre de triompher de tant d'obstacles?

Nous excellons à substituer à la réalité qui nous résiste et qui nous trouble un univers construit sur le patron de nos désirs. Non que nous soyons tout à fait exempts d'inquiétude : parfois le sentiment de ce qui serait vrai ou juste, nous assiège. Mais le malaise reste obscur, l'avertissement n’est pas entendu. Rien ne nous est plus difficile que de prendre conscience de ce qui

-nous gêne — hormis dans la pratique où l'obstacle nous barre la route et nous empêche d’aller plus loin. Il nous faut nous arracher violemment à notre train de vie mentale, à nos idées familières, à nos inclinations, aux espoirs que nous nourrissons de les satisfaire, C’est comme un arrêt brusque, un renversement de vapeur, une marche en arrière, au beau milieu d’un cheminement régulier. Qu’on imagine, par suite, ce qui a dû se passer dans la conscience primitive, infiniment plus routinière que lanôtre. Seul l’étonnement a pu triompher de sa passivité et lui imposer des problèmes qu’elle n’a pu ni éviter, ni tourner.

Le moment est venu de chercher à saisir la complexe réalité psychologique qui se cache sous un terme dont un long usage a peu à peu effacé Le sens. Son étymologie même nous avertit du travail d'usure qui a lentement atténué le mot et la chose. Au plus léger choc on se ditéfonné et l’expression ne retrouve quelque énergie que dans la forme adjective. Jadis elle signifiait un profond bouleversement intérieur, une révolution de tout l’être. Remontons plus loin encore, à l’époque où brillèrentles premières lueurs de l'intelligence humaine. L'étonnement est la crise suprême de la conscience primitive, d’où sortira la définitive rupture avec l’animalité. Mais comment, en l’absence de documents réellement primitifs, parviendrons-nous à reconstituer ce moment décisif? La méthode comparative offre par elle-même une garantie appréciable d’objectivité : appliquée judicieusement et avec souplesse, peut-être nous mettra-t-elle en mesure d’entrevoir une partie du secret de nos origines intellectuelles. L’étonnement est une espèce d'émotion qui agit sur des images : essayons donc, tout d’abord, de retrouver le régime

des émotions, puis celui des images dans la conscience primitive. ù

L’émotion est un phénomène « infiniment plus complexe qu’on ne le suppose’ ». Les psychiatres, qui la voient à la source même de tous les troubles qu'ils étudient, l’ont reconnu depuis longtemps. Mais les psychologues, obstinément attachés à l'analyse des processus inférieurs et extérieurs qui se prêtent davantage à l’expérimentation et à la mesure, ont je plus souvent négligé les processus supérieurs, « l'adaptation exacte de l'émotion à la situation réelle et actuelle? », en un mot, l'aspect psychologique, précisément, du phénomène. On s’aperçoijt alors que, pour la comprendre, il faut la mettre en rapport avec la personnalité tout entière. Portée à un degré de violence exceptionnelle, ou « coincée », dans une conscience déjà affaiblie, l'émotion peut y causer les plus graves désordres. Elle fait chavirer l’édifice mental dans un vertige de doute et y installe tout à la fois l'impuissance à affirmer, à agir, à désirer, à aimer. Mais il y a plusieurs degrés, ou mieux plusieurs espèces, dans l'émotion.

Quand l’émotion est normale, mais brusque et vive, le sujet est momentanément désemparé, il oublie, il est sans force : les résolutions prises dans un moment d’énergique concentration tombent soudain. Chez un névrosé en voie de reconstitution psychique, une forte émotion peut ruiner tout le processus de guérison*. Les fonctions intellectuelles sont altérées ou suspendues : on se sent incapable de « lier deux idées », les pensées défilent, au hasard des associations, sans ordre, comme

4. Pierre Janet. Les Obsessions el la Psychasthénie, t.1,p.549(3cédition). 2. Id. Ibid., p. 550.

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