‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 32 sur 194 · Id. Ibid., t. I, p · texte numérisé non relu

Id. Ibid., t. I, p

des feuilles mortes balayées par l'ouragan; on a l’'impression qu'il faudrait « ralentir », qu’on va trop vite, mais dès qu’on essaie de freiner, de fixer son esprit sur une idée, on se convainc de son impuissance; on éprouve une sensation de vide dans la tête et une énorme fatigue dans tout le corps. — Moins violemment secoué, le sujet recouvre vite « ses esprits », il peut faire face à la situation, ses idées, au lieu de fuir éperdumentsous la rafale, restent à sa disposition. Mais le calme n’est qu’apparent. Un sourd malaisele travaille. Brusquement il n'y tient plus, il jette son outil ou sa plume, marche à grands pas, pousse quelques exclamations. Ces manifestations, efficaces lorsqu'il s’agit d’une émotion superficielle, ne peuvent rien dans le cas d’une déception grave, d’un échec, d’une blessure d’amourpropre, d’une accusation injuste, d'un danger indéterminé. Le soldat en campagne a d'autant plus peur qu'il connaît moins ce qu'il a à redouter. Dès que le danger se précise, la peur tend à disparaître. La présence réelle de l'ennemi provoque un appel des forces combatives qui s'accompagne d'émotions nouvelles et cette fois exaltantes : colère, haine, fureur guerrière, désir de se distinguer, de se couvrir, de gloire. Mais lorsque, la situation ne subissant aucun changement, le sujet ému reste seul avec son trouble, comment cherchet-il à le dissiper? S'il a subi un échec, ils ’ingéniera à en rejeter sur autrui la responsabilité, il incriminera, il accusera. Si on l’a calomnié, ils’efforcera de se libérer de son émotion en réduisant à néant la calomnie, en confondant le calomniateur. Si une injustice l’indigne, il n’aura de repos qu'il ne l’ait définie, dénoncée dans des lettres ou dans des discours. L’homme accablé de chagrin repasse sans cesse dans son esprit les circons-

tances de son malheur. Est-ce pour len souffrir davantage? Non. En y remuant le fer, il débride la plaie. Sa souffrance est plus vive, mais plus claire et moins intolérable.

Dans tous les cas, le sujet tend à dissiper l'émotion qu'il éprouve en agissant sur la cause qui l'a produite. Si elle est mal connue, son premier soin estde chercher à la préciser. Une fois dégagée, mise en lumière, elle provoque des représentations et des actes d’où naissent des émotions de sens contraire, qui annulent l’émotion initiale et rétablissent ainsi l'équilibre. Le but est atteint : le trouble émotif est chassé de la conscience, où il ne pourrait demeurer longtemps sans devenir un danger.

L’émotion morbide n’est pas autre chose qu’un trouble affectif auquel le sujet ne parvient pas à assigner une cause fixe et qui, par suite, demeure rebelle à toute réduction. Les anxieux ne réussissent à obtenir quelque soulagement que dans la mesure où, à défaut de causes réelles, ils inventent des causes imaginaires qui polarisent pour un temps leur émotion, provoquent des pensées, des paroles ou des actes qui en assurent la décharge partielle et provisoire. Telle hystérique, par exemple’, attribuera l'état bizarre, extraordinaire dont elle souffre, à une maladie que lui aurait inoculée certain médecin. Si l'accusé est toujours le même, l’acte d'accusation varie : le coupable a agi tantôt par malveillance, tantôt par négligence. Une autre* explique son angoisse par la crainte qu’elle éprouve, à juste titre, prétend-elle, d’un épouvantable malheur, que déchaînera sur elle l'influence occulte d’un défunt malintentionné : curieux retour aux plus vieilles croyances de l'humanité, où il faut moins

1. D' Charles Blondel. La Conscience morbide, 1914, Observation VI. 2. Id. Jbid., Observation VIL.

voir, sans doute, l’effet d’une survivance que la reconstitution partielle, sous l'influence de la maladie, des attitudes spontanées de la conscience primitive. Un troisième sujet’ impute ses souffrances à une multitude de personnes et d'événements différents, successifs et contradictoires. |

L'impuissance à exprimer à l’aide des mots du langage courant les troubles étranges, l’incompressihle anxiété que les malades éprouvent, n'est pas, à notre avis, la caractéristique essentielle de l'émotion morbide. Ce ne sont pas tant des mots que des causes que cherchent les anxieux : des causes suffisantes, auxquelles ils puissent s’accrocher une bonne fois, des personnes définies qu’ils puissent pertinemment accuser. Ils ne trouvent pas les mots parce qu’ils ne trouvent pas les causes. L’impuissance à affirmer est première : l'impuissance à exprimer lui est subordonnée. Le terme juste ne les fuit que parce qu'ils ne peuvent s’accrocher à rien. — Qu'est-ce en effet qui leur apportela guérison dans bien des cas? Une catastrophe effective, un malheur réel. « Mieux vautun malheur définitif qu’une crainte perpétuelle? », il tend à nouveau le ressort énervé de l'émotion : le trouble est brutal et peut vous mener jusqu’à la syncope, vous laisser brisé, mais il est complet et il se dissipe par sa violence même. Une malade déclare : « Il vaudrait mieux avoir une vraie peur, ce serait moins pénibles. »

Faute de trouver la cause unique, qui effectuerait d’un seu! coup la réaction salutaire, le malade emploie parfois, pour réduire son anxiété, une tactique compliquée

; : Ch. Blondel. os cit., Observation V.

. Pierre Janet. Névroses et Idées fixes, 1898, t. IL. Obs. XIV, p. 49. : Pierre Janet. Les Obsessions et la Psychasthénie, 1903, t.I, p. 301-302,

et persévérante'. « Le paranoïaque à le sentiment pénible d’un danger menaçant, d'un malaise dont il cherche les causes‘hors de lui?. » Il se découvre le plus souvent des persécuteurs et il met en œuvre toute son ingéniosité, parfois toute sa culture, afin de démontrer la réalité des persécutions dont il se croit victime. Il a réponse à toutes les objections. Ses explications revêtent une extraordinaire élasticité. Son intelligence, dominée par l'anxiété, retrouve d'emblée, sans efloft, les éternelles superstitions, l’action à distance”, les mauvais regards ‘, les ensorcellements, les jets de fluide. Quand le paranoïaque est en possession de ce fil d'Ariane, cette possibilité indéfinie d'incriminer, « il est soulagé et il espère, il se cramponne à cette idée avec amour el foi ; c'est une ancre qui lui a permis de toucher le fond. Il s’habitue dès lors à l’invraisemblable*. » — La plus grave erreur de thérapeutique que l’on pourrait commettre serait de chercher à lui enlever ses illusions, à le ramener de force au sentiment du réel : c’est à la source qu’il faut se prendre, non aux produits secondaires °.

La maladie ne fait que grossir les processus normaux. Tout individu en proie à une émotion cherche dans son imagination les compensations que lui refuse la réalité. L'image et le rêve viennent au secours de la conscience assaillie par des forces qui risquent de la submerger. Au reçu d’une nouvelle qui le remplit de félicité,

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