‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 33 sur 194 · Id. Jbid., p. 40. ; 5. Tiling, loc. cit · texte numérisé non relu

Id. Jbid., p. 40. ; 5. Tiling, loc. cit

6. Rivers. Medicine, Magic, and Religion, London, 1928, p. 131.

l’homme se perd dans une longue rêverie dont le thème est l’heureux événement qui cause sa joie : il y tombe de lui-même, quoi qu’il fasse, et s’en arrache avec peine. La rêverie offre une issue à l'émotion et l’achemine vers le moment où elle disparaîtra, mais en même temps elle travaille à la prolonger : les images sont évoquées, transformées, combinées de façon à la renforcer, en la réfléchissant de mille manières. Mais il n’en va pas autrement dans le cas des émotions pénibles. L'individu offensé, faute de pouvoir se venger sur-lechamp ou mème jamais, si l’offenseur est trop puissant, éprouve un soulagement à se représenter l’accomplissement des malheurs qu’il lui souhaite : il le voit ruiné, moqué, accablé, il se voit en même temps réhabilité, grandi, triomphant. L’évocation peut être si forte qu’elle cause au rêveur une émotion intense de joie, qui peut suffire à effectuer la décharge du ressentiment : ilse sent calmé, à tel point, parfois, que si, peu après, une occasion se présente de tirer vengeance de son ennemi, pour peu que cela exige un effort ou entraîne des risques, il y renonce, il est «refroidi » — ce qu’il traduit par le dédain ou une fausse magnanimité.

Mais la plus pénétrante analyse, même avec l’aide de l'observation pathologique, ne saurait restituer à l’émotion ses caractères primitifs : elle nous aide seulement à les entrevoir. La réflexion et le langage abstrait l'ont depuis longtemps marquée de leur empreinte, comme ils ont façonné, défini, consolidé, compartimenté toute notre vie mentale. Sans doute la nappe souterraine, où bouillonnent les forces primitives, n’a pas disparu. Mais depuis des siècles elle est canalisée et endiguée. Nos émotions mêmes, qui en sont pour ainsi dire les

éruptions intermittentes, ont été prises et figées dans le réseau des concepts. Jadis confuses et tremblantes nébuleuses, elles ont maintenant un noyau solide : la cause qui les provoque est nettement distinguée et classée, et cette idée claire et distincte, posée au centre du trouble émotif, en contient le rayonnement dans d’étroites limites. Au demeurant, à défaut de la réflexion, la vie sociale telle que les civilisés la pratiquent empêche les émotions de suivre leur cours naturel : en fin de compte nous sommes moins émus pour nousmêmes que pour les autres. Nous finissons par ne l’être que dans la mesure où il convient que nous le soyons, tout en nous figurant que la passion s’est librement déchaïnée dans nos cœurs. Mais c’est toute notre vie affective qui est organisée et réglée jusque dans le plus petit détail. Nous avons assuré à nos émotions mille issues : toute une série de mécanismes en effectuent rapidement et à peu de frais la décharge utile. Nous avons même réussi à capter et à utiliser ces orages intérieurs : nous les transformons en énergie dont nous alimentons nos désirs ou notre imagination créatrice.

Dès lors, on comprend mieux la distance qui sépare les étonnements que nous sommes capables d’éprouver de l’étonnement originel. En face d’un événement qui nous « étonne », nous ne sommes jamais pris tout à fait au dépourvu : nous avons des cadres conslitués à l'avance, et il s’en trouve loujours au moins un où le phénomène insolite vient prendre place, fût-ce provisoirement. Le choc est ainsi atténué, presque aussitôt qu'il est reçu. L’émotion est réduite au minimum et n’a qu'une résonance assez faible. Dans le pire des imprévus

Page 1