Raoul Allier. Op. cit, t. 1, p
4. Durkheim. Les Formes élémentaires de la Vie religieuse, p. 311 et suiv.
souvent’, dans un état d'appréhension et d'angoisse perpétuelles : ils eussent été victimes des dangers qui les entouraient, s'ils n'avaient eu que l'intelligence sans l'intrépidité. Mais leur intelligence même leur donnait le sang-froid. « Dents venimeuses, flèches empoisonnées, griffes sanguinaires * », ils ont appris à les connaître, à les éviter, à se défendre et à attaquer. Ils ont connu, en face de périls bien définis, une sorte d’excitation qui les leur a fait rechercher ensuite et a peutêtre donné naissance à ce jeu exaltant entre tous, parce qu'il comporte le risque suprême : la guerre. Ceux qui nous représentent le primitif comme un anxieux qui tressaille au moindre bruit diraient volontiers, sans doute : «Il a peur de tout, même de son ombre ». La vérité est qu'il a peur surtout de son ombre. C’est qu’elle échappe, quoi qu’il fasse, à sa prise, ilne peut ni la saisir ni la tordre, Elle se joue de ses efforts, elle grandit démesurément. Elle est de l’ordre de ses fantômes qui naissent spontanément en lui, qu'il dorme ou qu'il veille, alors qu’il ne les attend ni ne les appelle, et que dilate l'émotion même dont il les charge. Par Ià nous commençons à entrevoir le rapport intime qui unit l'émotion et l’image. Elles sont en contact direct : rien ne les sépare — idée ou réflexion : elles se réfléchiraient l’une l’autre à l'infini si le corps n’y mettait obstacle. L'enfant nerveux, seul dans la nuit, est en proie à une crainte indéfinie à la faveur de laquelle naissent, de ce buisson, de cet arbre mort, d’effrayantes apparitions, et sa terreur croît avec ces images dont elle accélère le fantastique développement. De même si le sauvage a peuplé son univers d’esprits invisibles, s’il anime tout ce qu'il
1. Marillier. Art. Religion dans la Grande Encyclopédie. 2. Tarde. La Logique Sociale, ch. vr.
voit, c’est que les représentations qu’il a des choses vivent des émotions mêmes qui s’y rattachent. Le portrait d’un homme ou d’un animal est, en un sens, plus vivant pour eux, dans sa menaçante immobilité, que l’homme ou l'animal lui-même. « Nous n'avons pas peur des tigres réels, disaient les Abipones à Dobrizhoffer, mais les tigres artificiels, oui, nous les craignons'. » Notre analyse doit donc faire maintenant un pas de plus. I nous faut chercher à déceler le régime des images dans la conscience primitive. Sinon la manière dont les émotions ont déterminé son attitude à l’égard des choses ne nous serait pas complètement intelligible.
L'image originelle nous est plus cachée encore, plus difficilement accessible que l’émotion originelle. Solidement amarrées à l’objet par le concept et le mot, nos images sont emprisonnées dans leurs rigides contours, mais depuis si longtemps, que nous les croyons libres et qu’il ne nous vient pas à l’idée deles retrouver, mobiles et vivantes, sous les choses qui les écrasent : eièwla distincts et définis mais inertes, elles doivent toute leur vie et leur mouvement à leurs déplacements, comme les morceaux de verre colorés qu’un enfant agite au fond d’un kaléidoscope. Elles coïncident presque exactement avec les perceptions, du moins avec les perceptions telles qu’une longue action de la conscience utilitaire et conceptuelle les a faites : décolorées, décantées, dépouillées de tout rayonnement, de toute chaleur aflective, elles ne sont plus qu'un schéma, une passive