Cité par Lévy-Bruhl. Fonctions mentales, p
ESSERTIER. 6
découpure de l’objet. L'objet, ou plutôt l’ensemble des actions peu nombreuses et bien définies dont il est le centre, est ainsi le moule où l’image vient se figer : le mot achève de la rendre impersonnelle et transmissible comme une pièce de monnaie. Or, ce travail de stéréotypage est plusieurs fois millénaire et 1l a dû s’accélérer et toucher à son point de perfection lorsque la pensée réfléchie à établi son règne. L'image, alors, n’est même plus une figuration encore animée et quelque peu colorée de l’objet, c’est un signe. Elle est si réduite qu’elle ne sert plus guère qu'à étoffer légèrement le concept. Ainsi il n’y a rien, dans notre vie mentale, que l'exercice de la pensée réfléchie et l’usage des signes aient plus profondément altéré que les images. Celles que nous révèle l’introspection ont encore des contours trop nets. À vrai dire elle les observe à travers un prisme qui est précisément notre pensée conceptuelle : déjà, si nous savions nous replier profondément sur nous-mêmes, parviendrions-nous peut-être à découvrir, non sans doute la véritable image originelle, mais du moins un type qui s’en rapproche. Dans certaines circonstances, rares d’ailleurs, et pendant un temps très court, elle ressuscite, brillante, animée. C’est elle qui illumine le tableau ou le poème. Artistes et poètes, rebelles aux formes abstraites de la pensée, retrouvent sans peine, en les enrichissant d’ailleurs de tous les raffinements de la culture, les visions primitives. L’émobon que nous causent leurs œuvres ne vient-elle pas de ce qu'elles ressuscitent pour nous un monde perdu ? Perdu, même, depuis peu : cette éclatante et pathétique imagerie hantait notre enfance, les rêves troubles de notre adolescence — éclatéphémère, émoi vite oublié, sous les nécessités de l’étude et de la vie pratique.
Or, précisément, l'étude expérimentale de la perception chez les enfants a permis de mettre en lumière des images d’une allure étrange : on dirait qu'elles n'ont pas subi les effets de l’intellectualisation ni rompu complètement, pour émigrer dans les choses, le lien intime qui les rattache au sujet. Ne serait-ce pas les derniers témoins d’un univers mental aujourd’hui disparu? On les découvre, quoique rarement, chez les adultes. Mais quels sont ces adultes ? Justement ceux qui répugnent à la pensée abstraite et dont la vive sensibilité, demeurée presque intacte, se nourrit de couleurs et de sons. Justement aussi les sujets légèrement névropathiques, les êtres frémissants dont la conscience, relativement libérée des contrôles rationnels et sociaux, semble vouloir revenir à la « ténébreuse et profonde unité » primitive.
Les faits commencent à être mieux connus et de nombreuses expériences ont déjà été instituées’. La plus élémentaire consiste à faire examiner librement par le sujet, pendant un court laps de temps (quinze ou vingt secondes), un objet, une gravure, un tableau. On enlève l’objet ou la gravure, et l'on constate que le sujet est capable d’en produire une image qui est très différente soit de l’image consécutive, soit de la simple représentation. Elle est positive et non négative. Elle dure une ou deux minutes, mais peut reparaître longtemps après. Le dessin en ést le plus souvent très net, les couleurs vives. Les plus petits détails, comme une inscription dans une langue inconnue du sujet, sont perçus. Parfois le caractère hallucinatoire s’accuse :
1. Urbantschitsch. Ueber subjektive optische Anschaungsbilder, Leipzig und Wien, 1907. — E. R. Jaensch. Zeitschrift für Psychologie, Bd. 85, 87, 88, 89, 91. — Voir P. Quercy. Journat de Psychologie, 1925 et 1926.
l'image s'impose au sujet, qui ne peut, dans certains cas, s’en débarrasser, elle se tient en face de lui à une certaine distance, elle est généralement plus lumineuse et plus colorée que l’objet; elle se déplace avec le regard; sa structure est plus lâche, ses couleurs ont quelque chose de « décorporalisé », comme si elles étaient peintes superficiellement. Un sujet déclare
« on dirait des formes gazeuses gelées ». Naturellement, seuls des adultes rompus à l’analyse sont en mesure de donner ces derniers détails. L’enfant de dix à quinze ans ne peut fournir qu’une description élémentaire, comme est, d’ailleurs, l'image même qu’il développe. La portée du phénomène apparaît seulement avec les expériences dont les sujets sont des jeunes gens ou des adultes cultivés : elles laissent pressentir, en effet, ce qui en est peut-être le résultat le plus important : 11 y aurait lieu de voir avant tout dans l’image eidétique une représentation détachée des choses et de l’action : la per« ception n'en serait que le prétexle ou l’occasion, le sujet la formerait pour lui seul. De fait, nous allons le voir, le sujet va s’y réfléchir, s’y absorber, s’y perdre. Ses désirs, ses sympathies, ses intérêts, toutes les formes de son vouloir-vivre, vont trouver en elle le miroir qui réfléchit et renforce. Dans une sorte d’extase, le moi se détachera finalement du réel qui Le séparait de lui-même, pour se retrouver et jouir de soi.
L'image eidétique, en effet, se précise, s’avive et s’anime, elle exerce sur le sujet une sorte de fascination à laquelle il cède joyeusement, à mesure que l’objet ou la gravure contemplés renferment des éléments plus intéressants. — L'enfant à qui on présente le buste d’un nègre vêtu d’écarlate en a d’abord une image consécutive avec la couleur complémentaire : puis l'intérêt
s’éveille, la couleur complémentaire disparaît, l'image est positive. Mais si l’on répète l’expérience, l’image consécutive ne cesse plus d’être négative : l'intérêt, d’ailleurs faible, pour le buste aux couleurs éclatantes a disparu‘. — Un autre enfant, qui a la passion des soldats de plomb, ne produit d'images positives que lorsqu'on lui présente son jouet favori : tous les autres objets sont dotés de la couleur complémentaire?. — Passons maintenant aux adultes. On présente à l’un d’eux un tableau d’intérieur. Voici comment il décrit l’image qu'il contemple, une fois le tableau enlevé : « Il me semble que j'appartiens à l’image. Je suis dans la chambre debout dans un coin et je regarde. Moi-même, je me suis complètement oublié... » Absorbé par sa contemplation (au point, parfois, qu’il ne sentira pas la pointe d’un clou), le sujet a laissé pendant un moment le champ libre aux souvenirs et aux sentiments que lui suggère la scène : ce sont eux qui plantent le décor, organisent et animent la représentation. Les personnages tendent à prendre une allure, sinon toujours une grandeur naturelle, L’illusion obtenue par l’artifice du pinceau se développe sans entraves, et du coup le sujet ne saurait rester étranger à la scène : il La vit, il s’y mêle, il s’y oublie — il s’y oublie précisément parce qu'elle n’est plus tout à fait du non-moi, et qu’elle n'offre plus cette résistance, cette opacité qui donne au sujet la conscience de lui-même. — Mais voici qui est plus significatif encore. Le tableau, cette fois, représente une scène de Roland porte-bouclier. Le sujet — un jeune homme cultivé — analyse l’image qui suit la contem-