Jbid., Bd. 91, p
l'univers au gré de ses désirs et à l’image, en quelque sorte, de son propre univers intérieur, que la culture scientifique elle-même n’en vient pas toujours à bout. Elle ressuscite, sous des formes diverses. C’est elle qui dresse les « jeunes » contre la société et même contre les choses. C’est elle qui les pousse à tenter de reconstruire le monde en partant d’idées pures et qui leur donne une foi entière dans le succès de leurs plus chimériques entreprises. Elle est, au fond, l’âme de la métaphysique et de la poésie. A la limite, pour le poète métaphysicien, le monde réel comme le monde moral n’est plus qu’un jeu qu’il règle à sa guise : « C’est ma lumière qui éclaire la sombre nuit, — la vertu n'existe que parce que je la pense *. »
Interrogeons maintenant les documents etnographiques. Bon gré, mal gré, l’eidétique, enfant ou adulte, fait leur part äux choses. Le réel dont il est obligé de tenir compte couvre une aire beaucoup plus grande que celle qui est dessinée par l’action pratique : le sens commun de son entourage et la science l'ont considérablement élargie. Au contraire, la zone qu’occupe le réel dans la conscience du sauvage semble à peu près réduite à ses besoins et à son action. C’est un îlot perdu dans un océan d'images qui en bat les rives. Émotif, nous l’avons vu, au plus haut degré, le sauvage est essentiellement un imaginatif et très souvent un halluciné. Déjà les expériences invoquées plus haut permettaient d’entrevoir le lien étroit qui unit l’image à l'émotion. On observe en eflet que les personnes qui ont une tendance à produire des images eidétiques le font le plus souvent et y parviennent le plus facilement
4, Tieck. — Cité par E. R. Jaensch, Op. cit., Bd. 89, p. 154, en note.
lorsque la scène considérée leur cause une émotion vive ou profonde. Il arrive même que l'émotion soit si forte que l’image eidétique prend un caractère hallucinatoire‘. Or, la fréquence des hallucinations chez les primitifs a été observée par la plupart des explorateurs. « L’Africain, en dépit de son bon sens obstiné, est doué d’une organisation ultra-sensitive; il est toujours d’un degré plus près du délire, au sens médical du mot, que l'Anglais; la même maladie qui donnera à un Anglais, par suite de l'élévation de la température corporelle, une simple migraine, provoquera chez l’Africain du délire et des hallucinations?. » Mais il n’est même pas besoin de la maladie. Non seulement les sauvages, en général, rêvent beaucoup et, à ce qu’il semble, avec une abondance et une vivacité dont nous avons peine à nous faire une idée, mais on peut dire qu'il leur arrive souvent de rêver éveillés et sans être sous l'influence de la fièvre : ils ont des visions *. Il est probable qu'il s’agit dans ce cas, soit d'images eidétiques si rapidement développées, soit de réminiscences spontanées si brusques et si inopinées, qu’elles sont complètement achevées et se détachent du sujet comme un fruit mûr avant que la conscience ait eu le temps de les retenir au passage et de les identifier. Le phénomène n’est pas rare et dans maintes sociétés inférieures il a été remarqué et exploité : c’est ainsi que la culture systématique de l’hallucination fait partie bien souvent de l’apprentissage du sorcier. Au cours des épuisantes épreuves de l'initiation magique, le futur medicine-man aper- 4. E.R. Jaensch. Op. cit., Bd. 94, p.101, en note.
2. Miss Kingsley. West Africa. — Cité par Leuba, Psychologie des phénomènes religieux, p. 147.
3. « Waking hallucinations ». — Voir A. Lang. Making of Religion, ch. vr.
çoit un jour « quelque chose qui ressemble à des hommes qui marchent » : ce sont les jirs (fantômes). Il est le seul dans son entourage qui les voie, et c’est le signe de sa vocation‘, Pareillement le jeune Sioux s'impose des privations et des tortures jusqu’à ce qu'il ait la vision de l’animal qui sera son ange gardien, son totem individuel ?.
Ces cas, sans doute, peuvent sembler exceptionnels. Exceptionnelle aussi, sinon rare, la vision soudaine qui vient assaillir le voyageur distrait. Mais voici d’autres faits. Presque tous les peuples non-civilisés connaissent et pratiquent la cristallomancie ou divination par le cristal, les plaques d’acier poli, les flaques d’eau ou de sang. Or, il ne s’agit là ni plus'ni moins que d’une provocation systématique d'images hallucinatoires, Le sujet s’absorbe dans la contemplation de la surface réfléchissante : au bout d’un moment, des paysages se dessinent, des personnages apparaissent et s’animent. Le medicine-man iroquois, à la recherche de l’homme . qui à jeté un mauvais sort, voit d’abord une forme vague : 1l fait, pour la reconnaître, un effort pénible, comme lorsque l’on cherche sans succès un mot qu’on a « sur le bout de la langue ». Puis brusquement les traits du visage deviennent nets, l’image est au point, l’homme est identifié. Enfin l'expérience a montré que beaucoup plus nombreux qu'on ne croit d’ordinaire sont les individus sains, même dans nos sociétés, qui ont des hallucinations. Est-il dès lors interdit de supposer que le régime originel de la conscience humaine
1. Howitt. On some Australian Medicine Men. J. À. I. XVI, 4, p. 42. Cité par Lévy-Bruhl. F. M., p. 59.
2. Dorsey. Siouan Cults. E. B. Rep. XI, p. 436-7 (Lévy-Brubl. F. M., p. 58). , 3. A. Lang. Op, cit., ch, vi.
était caractérisé par la prépondérance de l’imaginaire ? Celle-ci en aurait même été le trait le plus important. Mais nous ne le comprendrons, et par suite nous ne serons en mesure d'apprécier exactement son rôle dans l’évolution de la pensée que si nous le rattachons à sa cause, qui est la faiblesse du pouvoir central dans la conscience primitive. Notre analyse va donc faire maintenant un dernier pas, peut-être décisif.
Une longue pratique de la réflexion nous a appris à faire exactement le départ entre ce qui appartient au monde extérieur et ce que notre conscience a ellemême élaboré ou créé : souvenirs, images, sentiments, désirs, idées. Nous n'avons garde de leur attribuer une réalité objective. Ces visions qui nous assaillent parfois dans le silence ou dans la nuit, ces brusques poussées de désir, ces résolutions inattendues, tout cela, qui paraît venir d’ailleurs ou d’autrui, est nôtre, comme est nôtre la voix qui parle en nous quand, divisés, incertains, nous poursuivons avec nous-mêmes un dialogue intérieur. Il n’y a rien d’étranger dans ce domaine où nous nous promenons en maîtres : ce qui a son origine dans les choses du dehors, nous nous le sommes approprié en le transformant. L'image, qui tient lieu en nous de l’objet absent, est notre bien. L’habitude accentue encore ce sentiment de propriété et de domination. À volonté, et comme au commandement, nous faisons apparaître ou disparaître les multiples personnages de cette comédie aux cent actes qu'est notre vie mentale — du moins il nous lesemble, et nous oublions la pièce souvent plus importante qui se joue dans la coulisse.
A volonté, nous rentrons dans noére conscience, nous nous y enfermons, nous faisons tomber, pour un moment, un lourd et impénétrable rideau qui nous retranche du reste du monde et des hommes. Si vif est ce senüment de disposer à notre guise de tout ce qui est en nous et du caractère soigneusement clos et limité de ce for intérieur, univers dans l’univers, vaisseau aux cloisons rigoureusement étanches au sein des eaux, que nous ne doutons pas que celte manière d'être ne soit réellement constitutive de la conscience humaine. Mais c’est le contraire qui est vrai: elle est acquise ; elle représente un point d'arrivée, le moment où le moi a enfin conquis son autonomie — étape tardive dans l’histoire de l'humanité, et que tous n’ont pas atteinte. Il n'est peut-être rien qui caractérise plus essentiellement la conscience primitive que l'impuissance où elle se trouve vis-à-vis de ses propres élats. Elle a la plus grande peine à les reconnaître comme siens. Ses représentations lui échappent avec une facilité extrème, elles lui deviennent étrangères, extérieures, et elle leur attribue une réalité objective, quoique non matérielle.
Le cas est particulièrement frappant, nous l'avons noté, pour les images. Sans cesse elles tendent à s'évader et elles créeraieni une dangereuse confusion, si la conscience ne se les hi oi dieu en s’y portant elle-même tout entière, ou si elle ne s’en délivrait en consentant à les perdre, en les projetant au dehors où elles vont former un monde fantasmagorique, mais distinct et organisé. De là des systématisations inconscientes qui sont aussi indécelables, aussi ignorées du sujet qu'elles sont agissantes. L’énorme résistance qu'opposent certaines croyances à un progrès qui devrait les détruire tient à ce qu’elles plongent leurs racines dans cette nappe sou-
terraine et invisible. D'ailleurs, il peut arriver que de cette même nappe émergent des croyances nouvelles. « Une jeune femme cultivée, ayant eu la vision de palais très différents de ceux qui existent dans le monde des hommes, crut à l'existence d’un monde suprasensible et devint théosophe ‘. » Le sauvage croit de même à la réalité de ses visions: Il ne confond pas pour autant le subjectif et l'objectif. Cette « confusion des confusions » qu’on lui a reprochée à tort? est le propre des aliénés. Le sauvage n’est pas un fou. Pour lui, le monde extérieur existe : il y agit avec sûreté et décision. Mais, en dehors de la pratique, il n’arrive pas à dominer entierement tout ce qu'il y a dans son « âme ». C’est alors qu'il constitue une classe d’objets qui sont réels, bien qu'ils ne soient pas matériels. Il n’y avait pas d'autre moyen de venir à bout des produits d’une incessante activité intérieure. Tout se passe, en un mot, comme si, sous l'effet d'une intense rumination mentale, des fragments d'énergie spirituelle, mal contenus par un faible pouvoir central, se libéraient et allaient se loger au dehors; mais quoiqu'extériorisés et objectivés, ils ne seraient pas matérialisés.
La faiblesse du pouvoir central dans la conscience primitive prend dès lors une importance décisive. Elle se révèle déjà dans la rapidité avec laquelle elle affirme et la façon dont elle se cramponne à ses affirmations. Qui est fort ne craint pas de se laisser déborder : il sait qu'ilressaisira, quand il le voudra, les éléments rebelles. Mais cette force interne représente, encore une fois, le couronnement de l’évolution mentale de l'homme, A l’origine la personnalité a dû être à peu près absente,