Mooney. Myths of the Cherokee, Ethn. B. Rep. XIX, p
effigie ou jeter en prison. Quand l’homme qui a été vu en rêve en train de voler des lapins au rêveur peut démontrer qu'il n’a pu matériellement accomplir cet acte, 1l n’en est pas moins coupable, il n’en a pas moins accompli l'acte, Seulement c’est « son âme » qui, l'ayant quitté pendant son sommeil, a perpétré le vol. Simple rouerie, dira-t-on, ou casuistique de sauvage ? Nullement. Les tendances excitées pendant le sommeil se raniment avec le souvenir du rêve : elles veulent être satisfaites. Le volé exige la restitution de ses lapins, et l’incendié mettra le feu à son toit. C’est en ce sens que l’imaginaire, pour le sauvage, est réel. Il l’est par la vertu des énergies affectives qu'il développe, il ne l’est pas à la manière des objets que l’on voit et que l’on touche.
Contre ces énergies et surtout contre celles qui ont leur source dans le corps et la vie animale, la conscience primitive est sans défense. Tel est le cas du désir. Notre désir d'hommes réfléchis, force parfois terrible dont nous avons conscience, gronde comme un chien couché sur l’ordre du maître, qui sait bien ce qu’il lui en coûterait de le satisfaire, qui hésite et délibère. If en va tout autrement pour la conscience primitive : non seulement elle croit que ce qu'elle désire arrivera, tant la passion est puissante en elle, sans contrepoids rationnel, et propre à se représenter les circonstances favorables, à écarter ou à ne pas voir les obstacles, à vivre par avance le moment où le but sera atteint, la félicité conquise, mais surtout elle perçoit le désir qui la tourmente comme une force dont elle n’est pas maîtresse et qui ira fatalement à son but. Dominée, bouleversée, elle se croit asservie à de mystérieux despotes, alors qu’elle n’a fait qu’objectiver les violentes poussées de
son énergie intérieure. De là la conviction de ceux qui se livrent à la magie, aussi bien que de ceux qui se croient menacés, par elle, ou qui plient sous le poids d'une malédiction terrible : ils connaissent par leur propre expérience la puissance dévoratrice du désir, ils ont reconnu dans le regard du sorcier la flamme mauvaise de la haine homicide, il leur semble qu’ils en éprouvent déjà les effets lorsqu'ils entendent les paroles fatales qui les vouent aux puissances malfaisantes. Ils se sentent perdus, la force est déchaînée, le malheur est sur eux : si absolue est leur certitude, nous l’avons vu, qu'ils se laissent mourir. — De là également, chez certains peuples, comme les Sioux, la curieuse objectivation des pensées et dela volonté. « Lorsqu’une course a lieu, un homme peut diriger ses pensées et sa volonté vers un des concurrents avec l’idée que cet acte, cette projection de son esprit, aidera son ami à gagner', » Sans doute il nous arrive aussi d'accompagner par la pensée un ami qui est aux prises avec une situation difficile, de même que nos muscles se contractent lorsque nous sommes témoins des efforts d'un hâleur ou d’un débardeur. Mais nous ne croyons pas émettre une force réelle qui, à distance, viendra coopérer efficacement à la tâche entreprise : nous éprouvons une émotion de sympathie qui, comme toute émotion, serait pénible si elle ne s’accompagnait de mouvements appropriés qui en effectuent la décharge. Le sauvage va plus loin. Il ne s’analyse pas, il subit. Son émotion soulève en lui des forces dont il prend conscience sans se les attribuer. Il lui semble seulement qu’elles ont répondu à son appel, qu’elles se mettent à son service, que l’effort
4. Miss Fletcher. Notes on certain Beliefs concerning Will Power among the Sioux-Tribes. — Science, New-York, 4897, vol. V.
d’'intense concentration de pensée qu’il a fourni lui en a assuré momentanément la maîtrise ; il s’en empare, les saisit et les projette comme d’invisibles javelots. Et lPami, qui le sait, croit percevoir à son tour des ondes de force qui le soutiennent. La conjonction des deux certitudes aboutit à une coopération effective. Aussi n'est-il pas surprenant que l’'Indien Sioux ait « hypostasié » la force de volonté : il l'appelle wa-zhin-dhe-dhe, et ce nom désigne tout à la fois une entité et une action — envoyer vers un autre ses pensées et la force de sa volonté — et une manière de divinité. Car le primitif, pour prendre conscience de ses pouvoirs internes, pour les définir et les mettre à part, netrouve rien de mieux que de les déifier. C’est le plus solide support qu'il puisse donner à du réel qui n’est pas matériel. Et sans doute se passe-t-il un phénomène analogue lorsque, à certains moments d’intense exaltation collective, les faibles mdividualités, dominées et comme écrasées par les forces émotives que développe en elles la communion, les projettent hors d'elles et les logent dans un Empyrée transcendant, invisible et sacré, où elles prennent figure de dieux.
Les idées et les croyances relatives à l'âme, dans toutes les sociétés inférieures, ne reflètent pas autre chose, au fond, que la façon dont le primitif se définit à lui-même ses propres énergies intérieures. Toute une psychologie est incluse dans ces étranges conceptions. Bornons-nous à quelques remarques. D'abord iln’y a jamais une âme, mais plusieurs. L’idée de l’âme unique ne viendra aux hommes que lorsqu'ils auront réalisé l'unité au dedans d'eux-mêmes. Pour qu’elle naquît, il a fallu que la personnalité fût pleinement constituée. Les primitifs ont traduit par autant d’âmes distinctes
leur obscure et forte sensation de la vie physique, puis le sentiment des énergies et des activités mentales : passions, désirs, rumination d'idées, enfin la conscience qui fait le bien ou le mal, et éprouve, après le péché, le remords et subit les sanctions. Tel peuple’ distingue l’âme qui fait simplement vivre, l’âme qui préside à la « pensée », enfin l’âme qui est responsable des actes commis. Tel autre — ce sont les Yakoutes — en attribue une aux objets. Elle est distincte de celle qui fait vivre. Ainsi les objets ne vivent pas, mais ils ont pourtant une âme, comme tout ce quiexiste. Les animaux ont en plus l’âme qui fait vivre. L’homme a ces deux âmes, plus une qui lui est propre. La mort survient quand il les perd toutes les trois, la maladie est liée à la perte dela seconde *. Peut-il être abandonné, sans en mourir, par la troisième, celle qui lui est propre, et qu'arrive-t-il alors? Un vieillard raconte que son âme l’a quitté, il y a plus de deux ans, pour s’en aller avec ses parents défunts, et qu’il n’a plus que l’âme de son corps, qui doit descendre au tombeau avec lui *. Est-il excessif de penser qu’il traduit ainsi, sans s’en douter, le sentiment qu’il a de sa déchéance, de sa diminution physique et mentale? « Son âme », c'était sa force, son ardeur à vivre, ses passions, tout son être psychologique à son plus haut degré de tension. Tout cela a disparu, s’est affaissé : peut-être un accident, une maladie lui at-elle révélé un état dont il n’avait qu’une confuse conscience, et c’est pourquoi il aurait fait remonter à une date déterminée la disparition de son âme. Ne serait-ce