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L'ÉTONNEMENT

spontanées, rêverie lucide et involontaire, elles se dilatent, grandissent, le sujet les gonfle de toutes les émotions qu’elles éveillent ou réveillent en lui, et ces émotions à leur tour, réfléchies, intensifiées par l’image, modèlent dans ce plastique élément la fantasmagorie animée où elles trouveront une issue à leur exaltation accrue. Quand le primitif se remémore un paysage farouche et désolé qu’il n’a traversé qu’en tremblant, spontanément renaissent dans son esprit les rocs éboulés aux saillies étranges, les arbres déchiquetés et noircis par la foudre, le silence menaçant. L'image ranime l'émotion, l'émotion réagit sur l'image et la déforme : les fantômes créés par la peur ont pour fonction d’en effectuer la décharge, bien qu’ils paraissent l’accroître : ils constituent l’expédient destiné à préciser la menace, ils transforment en une terreur nette et pleine l’angoisse sourde et diffuse. Ainsi l’inquiétante désolation du site y fera naître une présence monstrueuse.

Mais les objets ne sont jamais, pour la conscience primitive, tout à fait inertes et morts. La perception qu’elle en a n’est ni la simple esquisse des actions virtuelles, ni une sorte de « prise de vue » qui donne une copie de l’objet et que l’on range avec d'autres documents. Elle est la réponse de la conscience tout entière à l'excitation venue du dehors. Elle ne perd pas tout de suite ce riche contenu. Il lui en reste un halo coloré, vibrant, intense. Il en subsiste surtout une image qui tend à renaître et qui ressuscite avec elle une partie des richesses perdues. Mais cette image n’est pas, encore une fois, notre eidélon aux contours nets et immuables. Non seulement l’animal ou la plante, mais le minéral inerte, le fragment de quartz ou de silex, n’a plus rien de rigide : étrange ou scintillant, il doit son être à la

conscience même qu’il a éveillée à la vie, et il s’y dilate à l’aise quand il y reparaît sous forme de souvenir, il entre dans la ronde enchantée des émotions et des désirs. Ainsi le poète découvre dans la forêt, au coucher du soleil, des « êtres aux yeux brillants qui épient à travers les arbres‘ ». Ainsi l’enfant illumine de son désir l’insignifiant objet qu'il a aperçu. Comment en serait-il autrement ? Il faudrait que la conscience séparât les choses de toute la résonance affective, de l’ébranlement indéfini qu’elles déterminent en elles. Tout au plus les nécessités pratiques, qui y sont inhérentes, atténuent-elles cette longue vibration, de même que le doigt posé sur un cristal qu’on a heurté par mégarde en arrête la musicale sonorité. Nous-mêmes ne savonsnous pas que des scènes que nous avons à peine remarquées, images à peine entrevues entre les feuillets d’un livre rapidement feuilleté, nous semblent, quand elles reparaissent spontanément dans notre esprit, parées d’un charme que nous ne soupçonnions pas, émouvantes et chargées de sens? Notre vie est remplie de cent oceupations, nous passons en courant de l’une à l’autre; tout est classé, réglé, comine les étapes des touristes pressés à travers le plus beau pays du monde, l’émotion est mort-née, l'esprit n’est plus qu’un tiroir où s’entassent des photographies. Mais lorsque, dans un moment de détente, de désintéressement, nous nous souvenons, nous revenons presque au stade lointain où la conscience recevait en frémissant longuement tous les chocs venus du dehors.

. Jetons donc dans cette conscience primitive, impressionnable et imaginative, la vision soudaine d’un phé-

4. 0. Wilde. — Cité par E. R. Jaensch, Op. cit., Bd. 88, p. 88.

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