‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 48 sur 194 · L'ÉTONNEMENT · texte numérisé non relu

L'ÉTONNEMENT

nomène extraordinaire, c’est-à-dire inconnu. L’émotion qu’il lui cause est trop forte, elle réagit. Mais comment? Le phénomène, vaste et grandiose dans ses effets, n'offre aucune prise à l’action. Impossible à l’homme non seulement de prendre des mesures en vue de le contenir ou de le supprimer, mais même d'esquisser en pensée une action quelconque. Il n’y songe même pas d’ailleurs. L’inconnu est total, l'émotion que l’homme ressent n’est pas uniquement de l'inquiétude, c’est de létonnement. Étonnement inquiet, malaise, tout à la fois, de l'esprit et du cœur. Ce n’est pas une action qui pourrait le dissiper, mais ce n’est pas non plus un simple jugement. Comme chaque fois qu’elle est émue, la conscience cherche, en agissant sur la cause, à dissiper son émotion. Mais la cause n’est pas donnée. C’est même ce qui confère à la situation son caractère insolite, extraordinaire. C’est ce qui la rend étonnante. C’est ce qui soulève dans l'esprit un problème qu’il est impossible d’éluder, un état de doute dont l'issue n'est pas aperçue d'avance. Aucune affirmation qui permette de rattacher cet inconnu à du connu, à du familier, Aucune affirmation quelconque, non plus : elle n’auraitaucun effet, le doute demeurerait, Foutes les échappatoires ordinaires sont fermées. L'esprit humain est bien réellement acculé au problème. Mais il s’en faut du tout au tout qu'il se le pose dans les mêmes termes qu'il se le posera plus tard, lorsqu'il aura monté ses mécanismes logiques. C’est un drame inouï qui se joue devant l’homme stupéfait. Nous concevons mieux maintenant, après les analyses qui précèdent, comment il a dû y réagir. Au centre du drame, et plus encore peut-être au centre de la représentation qui en ressuscite peu après dans sa mémoire, se des-

sine, surgit, s'impose l'être qui assume le rôle principal, qui donne au drame son sens, qui constitue la cause dont l'émotion a.besoin pour se décharger, qui, en un mot, l'explique. Mais l’homme ne demeure pas étranger au drame. S'il n’en était que le passif contemplateur, la réaction ne serait pas complète. De l'inconnu, source d’anxiété, subsisterait. Il s'unit donc à la puissance supérieure qu'il vient de créer, mais dans un geste instinctif de soumission et d’imploration. Non qu’au centre de la représentation ait jailli un être semblable à l’homme, comme Jahveh sortant des nuées : les modalités de la Cause ne viendront que plus tard. « Le pâtre qui garde la foudre et fait paître le troupeau des nuages” » ou le Seigneur-du-Ciel au rire bruyant des ba-Souto ou Zeus environné d’éclairs, ne sont que des variantes qui s’échelonneront le long des siècles. Une figuration aussi précise ne semble pas avoir été primitive. Si l'homme a créé l’invisible à son image, ça été d’abord à son image psychique, et non matérielle. Son esprit lui était plus proche que son corps. Non qu'il le connût mieux. Mais tandis qu’il construisait son univers, les matériaux qui lui venaient le plus facilement et le plus souvent sous la main, parce qu'ils s’imposaient à lui, parce qu’il ne pouvait les maîtriser, les contenir en lui-même, émanaient de son énergie spirituelle. Il a taillé ses dieux dans l’étoffe de son âme. I a perçu l’absence et la nécessité d’une cause, et dans cet hiatus que lui présentait soudain l'univers, il a placé sa propre causalité.

Ainsi, sous la pression de l’étonnement, l'esprit humain a été acculé à un problème qu'il ne pouvait

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