LA CRÉATION DES CAUSES
plus éluder, et poussé violemment hors des ornières que la vie et l’utilité avaient creusées si profondément qu'il semblait devoir y cheminer toujours. Son génie technique n'aurait pu suffire à l’en dégager, lui imprimer la secousse décisive. Et certes, qu’ilait pu s’émouvoir aussi fortement devant l'inconnu comme tel, et ne trouver le repos qu'après avoir résolu l'énigme en doublant son univers visible d’un univers invisible, rien sans doute ne saurait l'expliquer : force nous est bien toujours d’en revenir à un nescio quid, qui est l’esprit lui-même. Mais on ne peut du moins contester que l’homme ait précisément traversé une crise que l’animal a toujours ignorée et qui l’a initié à cette vie de l'esprit que seul il était appelé à vivre.
Les magnifiques perspectives que cette idée nous découvre ne doivent pourtant pas nous faire oublier l'humilité des origines. La pensée primitive est trop occupée d’elle-même pour s'intéresser aux choses théâtre d’une lutte ardente où l'imaginaire vise sans cesse à évincer le réel, elle cherche avant tout son salut, elle compose, elle biaise. Or, c’est elle qui a été contrainte de répondre quand s’est posé pour la première fois dans le ciel sillonné d’éclairs un inéluctable point d'interrogation. Nous avons vu quelle a été celte réponse : elle a consisté à créer la cause là où elle n’était ni donnée dans l'expérience, ni accessible à une investigation quelconque. Mais seul un étre pouvait vraiment conférer un sens au drame mystérieux et inquiétant. Ainsi est née l’explication : sa forme originelle a été la religion. Elle a répondu à un double besoin confondu en fait dans une invincible unité : le besoin de se rassurer et le besoin, non pas à proprement parler de connaître, mais de se délivrer de l'in-
connu. Ce dernier croîtra à mesure que le premier s’atténuera, et l'explication évoluera, entrera dans le détail des phénomènes, élaborera même des semblants de lois. Mais elle restera pendant des siècles attachée à ses origines. Pendant des siècles elle aura pour unique ressort la causalité mystique, mère des fausses sciences.