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CHAPITRE III

En créant des causes, la conscience primitive mettait fin au trouble singulier et violent qui s’emparait d'elle en face de certains phénomènes. Ces causes étaient suffisamment définies puisqu’elles assuraient la décharge de l'émotion. Mais il est clair que leur détermination a été d’abord purement affective, nullement conceptuelle. Il n’y a guère eu à l’origine, pour le primitif, dans le ciel bouleversé par l’orage ou illuminé par quelque météore, que des « redoutables » : pas n’était besoin de les définir davantage. Une première présomption en faveur de cette hypothèse est le fait qu'un grand nombre de noms de dieux — etjusque dans des religions relativement avancées :— étaient ‘de purs adjectifs. Avant de désigner les dieux par leurs actes, il semble que l’homme les ait définis en nommant les émotions qu'il éprouvait à leur sujet. Maints sourates des Védas commencent par l’exclamation : « O Terrible.. ». Ahriman, le dieu du mal, est le mal-intentionné (Angra-manyou), Ormuzd, le sage- vivant

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(Ahoura-mazda). — C’est que l’adjectif a sa source, en dernière analyse, dans une émotion. Il semble avoir été primitivemènt l’exclamation par laquelle la conscience oppressée d’admiration, d'amour ou de peur, se donnait une issue. Nos adjectifs ne sont pas entièrement dépouillés de ce caractère originel, et ils le reprennent selon le degré d’émotivité du sujet. Le voluptueux qui dit d’une femme qu’elle est belle ne formule pas un simple jugement de réalité, il exprime une émotion, il donne une première issue à un désir. Il vise à réduire l’une, à satisfaire l’autre. Les jugements de valeur ont peut-être été les premiers en date, la première forme qu’ont revêtue les jugements de réalité et longtemps encore et dans bien des cas, leur persistante quoique secrète substructure‘. — Quand l’émotion éprouvée est la colère ou la peur, la « réponse » est encore une qualification : la cause assignée au phénomène terrifiant est simplement affirmée et toute sa réahté étant dans l'émotion dont elle est née, un adjectif suffit à l'exprimer : tout autre vocable eût été superflu.

Une détermination plus précise n’a pas dû être nécessaire pendant fort longtemps : la détermination affecüve était puissante, elle suffisait. Et c’est pourquoi aussi, pendant longtemps, le besoin de représenter plastiquement les invisibles ne s’est pas fait sentir. De fait, les hommes des âges préhistoriques semblent l'avoir ignoré. Est-ce à dire qu’ils aient été étrangers à tout sentiment religieux, ou que ce sentiment n'ait revêtu chez eux que la forme magique ? La première hypothèse n'est rien moins que démontrée, la seconde suppose la priorité de la magie sur la religion, qui est

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