Voir ci-dessous, p. 340 et suiv
L'ANXIÈTÉ ORIGINELLE 115
très contestée. Cette absence de dieux figurés peut s’expliquer, selon nous, beaucoup plus simplement. ‘Si intenseétait la crainte mêlée d’étonnement et de soumission révérentielle que ressentaient les premiers hommes qu’il leur a été d’abord nécessaire, mais qu’il leur a suffi, pour la réduite convenablement, de peupler l'univers d'êtres puissants, redoutables, malveillants, d'autant plus indéterminés conceptuellement que leur détermination affective était forte. Même lorsque, plus tard, ils leur ont attribué des actions et des fonctions définies, rien ne permet dedire qu’ils aient alors nécessairement éprouvé le besoin de tailler leur image dans la pierre ou le bois et de leur adresser des prières et des sacrifices. Il ne serait donc nullement invraisemblable que nos premiers ancêtres aient projeté leurs dieux très loin dans le ciel et n’aient eu avec eux que des rapports sans grande précision ni portée : ceux que peuvent avoir avec des êtres tout-puissants et invisibles des individus écrasés par le sentiment de leur faiblesse — soumission résignée et passive, implorations vagues, ébauches de prières, peut-être de sacrifices.
L'existence d’une « divinité » de ce genre, plus sentie que réellement définie, antérieure à toute figuration et probablement à tout culte, est-elle si difficile à admettre? Les religions mêmes des sociétés inférieures semblent en avoir conservé quelques traces et comme une très lointaine survivance. Nombreux sont les grands dieux qu’on ne prie pas — peut-être serait-1l plus juste de dire qu'on ne prie plus. On ne les prie plus parce que, sans doute, les prières qui montaient autrefois vers eux étaient confuses, à peine exprimées, analogues aux balbutiements involontaires des incrédules au moment du danger : elles ne pouvaient, dans
ces conditions, recevoir la consécration sociale, être transmises et organisées, — Les Canadiens, d’après une relation datée de 1338 ‘, croyaient à une espèce de «tout-puissant » auquel ils n’adressaient pas de prières. On retrouve un peu partout — mais particulièrement, semble-t-il, chez les peuples les plus arriérés *— ce dieu aux attributions vagues et au culte abandonné. Ici, c’est le Père universel, le Juge qui s’irrite contre les péchés des hommes”, là on lui attribue la création et la régularité dés saisons‘. Mais on dirait que ces attributs ont été surajoutés, comme pour remplir une forme vide. C’est une idée morte. Elle est partout, mais à l'écart, sans efficacité, sans force, comme quelque chose qui a existé autrefois et dont le souvenir précis s’est perdu. Ni prières, ni sacrifices ne sont adressés à ce dieu. Il n'intervient pas dans iles affaires humaines et il n’a pas à y intervenir. Ce n'est pas son domaine. Il est indifférent, impassible, voire « fainéant », disent d'Anyambie les indigènes de l’Afrique occidentale*. Les Pygmées de l’Afrique orientale ne s'adressent à leur « grand dieu » — ce qui leur arrive rarement — que pour lui demander de les laisser tranquilles'. Serait-ce une vague survivance de la crainte originelle, indéterminée mais profonde, dont l'issue a été précisément la création de cette divinité? Bien des