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L'ANXIÉTÉ ORIGINELLE

IL est donc tout à fait excessif de parler d’un monothéisme originel. Mais nous ne croyons pas non plus que la religion la plus ancienne ait été une sorte de préanimisme, dont les rites se seraient adressés à des forces impersonnelles, considérées comme des propriétés inhérentes aux choses!. Tout ce qu'il semble qu'on puisse dire, c’est qu’il y a eu une mystique originelle, elle est née de l’émotion spécifique qui s’est emparée de Vhomme dans les circonstances que nous avons essayé de décrire, et des processus par lesquels cette émotion a été réduite. Purement affective, avec un minimum de déterminations imaginatives et verbales, elle atteignait son but, elle répondait pleinement aux besoins spirituels du moment. Pour que l'homme se préoccupât de déterminer intellectuellement et plastiquement ses invisibles, il a fallu qu'il fût, avec le temps, moins ému, moins étonné par les phénomènes où il les situait. I] s’est adapté à son émotion et de là est sortie toute l’évo- Jution ultérieure de la religion. Craignant moins les redoutables, il s’est rapproché d'eux ou plutôt il les a rapprochés de lui, il les a taillés cette fois à sa complète image, matérielle et spirituelle ; leur pluralité indistincte qui faisait d’eux une réalité unique aux aspects multiples, comme l'émotion même d’où ils étaient issus, s’est morcelée, Les dieux sont nés, et il y a eu des dieux jusque parmi les hommes. La mystique était tout sentiment, effroi, imploration. Elle est devenue utilitaire. Il est possible de composer avec Îles dieux, voire de se servir d'eux et de les exploiter. Le calcul et le cynisme — do ut des — se sont introduits dans les rapports des hommes et de la divinité. Paral-

4. Marett. Pre-animistic Religion (Folklore, XE, 1900). (Réimpr. in The Treshold of Religion, 4909.)

Ièlement à cette évolution, les groupes sociaux se constituaient, se dessinaient au sein de l'unanimité originelle, et la coordination sociale précipita la coordination religieuse.

Sans doute aussi, quand l'inquiétude primitive se fut un peu atténuée, un vague espoir naquit : ce sont les deux pôles de l’âme humaine. Au plus fort de sa détresse, sa soif de bonheur subsiste, et tandis que l'angoisse crée des fantômes redoutés, [l'espérance réussit à enfanter des anges propices. — Mais l'espoir et l’amour ne sont pas premiers : il a fallu que la peur s’apaisât d’abord. C’est elle qui a vraiment créé les dieux : elle seule était assez forte, assez bouleversante, pour obtenir de l'esprit humain une si prodigieuse création ; elle seule pouvait l’arracher à l’empirisme brut et l’amener à se projeter lui-même sur les choses, à transfigurer, à doubler de spiritualité l’univers matériel. L’espérance, la confiance joyeuse, les sentiments de sympathie eussent été impuissants à opérer une pareille révolution. Faute d'imposer à l’esprit un problème qu’il ne pouvait éluder, sous la forme d’un malaise qu'il lui fallait réduire à tout prix, elles l’eussent laissé dans d’éternelles jachères. C'est la dure peur, l'horreur sacrée, qui l’a fécondé. C’est en luttant contre elle que l’homme s’est fait et qu'il a, en dernière analyse, établi l’échelle de ses plus hautes valeurs.

On voit que nous ne sommes pas disposé à récuser sans autre forme de procès Le vieil adage : Primus in orbe deos fecit timor. Sans doute, on l'interprète trop souvent d’une façon simpliste. Nous reconnaissons que, vraisemblablement, « le primitif n’a pas vu dans ses dieux des étrangers, des ennemis, des êtres foncièrement et nécessairement malfaisants, dont il était obligé

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