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de se concilier à tout prix les faveurs! ». Mais il ne s’ensuit nullement qu’il y ait eu à La racine de la religion des « sentiments de joyeuse confiance ». Que si l’on prétend que ces sentiments existent en eflet « à la racine du iotémisme », il reste à prouver que le totémisme est la forme la plus ancienne de la religion. Or, il n’est rien qui soit plus vivement contesté. Mais surtout notre analyse de l'émotion et de ses rapports avec l’image nous permet de nous faire une idée plus profonde de ce fimor auquel le poète latin attribue la création des dieux : ce n’est pas la crainte grossière de l’enfant ou de l’esclave qui a éprouvé les effets de la colère du maître et n’aittend jamais rien de bon de lui. La peur du primitif a plutôt été un état d'attente anxieuse, l’inquié- . tude à l’égard d'êtres dont les intentions restent indéterminées et qui se manifestent dans des évocations étranges et involontaires. De même c’est de ses imaginations que l'enfant s’effraie le plus : il n’aura pas peur des chiens, mais du chien muet de ses rêves. Le sauvage chemine à travers son univers un peu comme l’enfant nerveux dans les ténèbres : lui aussi fait un fantôme du moindre buisson à la forme bizarre ou tremblotant sous la brise. Un voyageur dit des Oraons du Bengale : « Leur imagination erre, épouvantée, dans un monde de revenants » et tout est hanté pour eux, les rochers, les routes, les rivières, les bois’. Les guerriers les plus braves de la Nouvelle-Guinée ou du Chaco central ne combattraient pas la nuit. Les Abipones, qui chassent vaillamment le tigre, redoutent, nous l'avons vu, les tigres artificiels : ils ne peuvent ni les voir ni les tuer,
4. Durkheïm. Les Formes élémentaires de la Vie religieuse, p. 320. 2. Risley. Tribes and Castes of Bengal, II, p. 143 (Lévy-Bruhl, F. M,, p. 64.)
et c'est pourquoi ils règnent en maîtres dans leurs âmes. Le troglodyte dans sa caverne a-t-il moins évoqué en frissonnant, percéptions devenues apparitions, images irrésistibles, à demi-hallucinatoires, ses rencontres avec l'inconnu? Les rumeurs du jour grossissent dans le silence troublé de la nuit. Avant le sommeil peuplé de rêves, c’est l'heure où, dans lPesprit même, le réel et l'imaginaire se confondent, où commencent à prendre forme les fantômes qui viendront hanter le dormeur.
Il est bien difficile de ne pas voir partout à l’œuvre, dans lFhumanité, sous cette forme subtile et comme impalpable, une anxiété fondamentale. Partout dans les sociétés inférieures, l'homme vit courbé sous la menace de malheurs qu’il appréhende d'autant plus qu’ils sont mal définis et, comme l’anxieux morbide, il s’évertue à trouver des précisions : il accuse, il interdit, il s’entoure d’esprits dont il définit les maléfices, il invente les tabous afin de ne pas donner prise à leur colère. Tout lui est sujet de terreur. Même les êtres qu’il a chéris vivants, une fois morts, deviennent redoutables : ils sont entrés dans l’invisible, avec, sur leur visage, lépouvante de l’agonie qui a communiqué à leurs proches une terreur d'autant plus durable qu’elle est à demi inconsciente : d’eux ils se rappelleront toujours désormais la vision dernière, et celle-ci agira sur leurs âmes à la manière de ces images eidétiques qui semblent concentrer en elles, sans que le sujet en aitconscience, toute une partie de ses émotions, de ses désirs et de ses craintes. On dirait que tout ce queles disparus pouvaient inspirer d’effroi ou de sourde haine pendant leur vie constitue à présent les traits dominants de leur physionomie nouvelle de morts-vivants, d’âmes errantes,
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mélancoliques, exigeantes et agressives'. N’ont-ils jamais tué personne de leur vivant? Ils tueront infailliblement beaucoup de monde après leur mort”. — La notion d’esprits bienveillants n’est pas universelle et elle semble le plus souvent Lardive. « Parmi les Bongos de l'Afrique centrale, on ne reconnaît pas de bons esprits et, suivant l’idée nègre en général, rien de bon ne peut venir d’un esprit*. » Chez les Yakoutes, les esprits sont tous méchants. « La classification des esprits en bons et mauvais, ou plutôt l'attribution aux uns de qualités surtout mauvaises, aux autres de bonnes qualités, n’a pris naissance que fort tard, et... elle n’est pas très rigoureuse*, » Là où il y a de bons esprits, le sauvage s'applique toujours beaucoup moins à s'assurer leur bienveillance — ne feront-ils pas toujours d'eux-mêmes du bien, puisqu'ils sont bons? — qu’à détourner le courroux des mauvais. On dirait qu’un voile invisible est étendu sur le monde — pouvoir maléfique aussi indéterminé que l'inquiétude elle-même, cette inquiétude qui résiste à toute action comme à tout raisonnement. Là où l’on trouve la notion d’un grand dieu, on observe, nous l'avons noté, que Le principal trait de son caracière est le plus souventune susceptibilité colérique et vindicative : c’est un despote capricieux dont on peut toujours attendre le pire. Il ressemble bien plutôt au diable des Européens qu’à leur Dieu, et c’est au premier qu'il est fréquemment identifié quand les peuplades commencent à être initiées à la religion chrétienne. Ou bien c’est le dieu aw cœur dur, qui ne s’occupe pas de ses enfants,