L’ANXIÉTÉ ORIGINELLE
tivement rares’ ». Il semble qu’elles soient plus fréquentes Là où la religion s'organise fortement, là surtout où une caste sacerdotale se constitue. Le prêtre, rempli d’une fureur sacrée, fanatisé par son contact permanent avec les redoutables, voire par la lutte qu'il soutient contre eux afin de n’être pas leur première victime, en vient à exalter démesurément leur colère et leur avidité de sacrifices. En outre il ne laisse pas d’être conscient plus ou moins de l’invincible prestige que lui confère, auprès du groupe, la terreur mystique que crée, dans le sanctuaire où il évoque les dieux, la lenteur voulue de ses gestes rituels.
Les inscriptions cunéiformes* nous apprennent que les Assyriens ne connaissaient guère que les démons malfaisants. Et ces démons sont en nombre incalculable. Le plus clair de l’activité des prêtres semble avoir consisté à élaborer et à prononcer les exorcismes capables de prévenir ou de combattre leurs méfaits. Le fond de tableau de la religion assyrienne est la conjuration occulte des mauvais magiciens avec les invisibles malveillants : malfaisance humaine, malveillance divine, le mal et la menace sont partout. Par leur nombre et leur minutie, les moyens de défense révèlent le degré, l'étendue, l'intensité de la crainte : les exorcismes occupent d’interminables colonnes et sont plus détaillés qu’un traité de stratégie. Et c’est bien, en effet, comme nous le verrons quand nous étudierons la magie, de stratégie que l’on peut parler. Les démons bienfaisants ne sont pas tout à fait absents, mais ils sont peu nombreux et peu puissants : parfois même — comme dans maintes sociétés inférieures — ils sont en butte, eux
1. Durkheim. Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 321. 2. Voir Fossey. La Magie assyrienne, p. 23.
aussi, à la colère et aux mauvais traitements des divinités méchantes : timide incarnation, encore une fois, d’une espérance impuissante, aspiration qui ose à peine s'exprimer vers des bienfaits dont les invisibles enfin touchés combleraient les hommes! Mais les Assyriens ne comptent pas sur ces auxiliaires presque aussi faibles qu'eux : ils s’avancent dans l’univers comme une armée dans un pays ennemi, ils envoient partout des éclaireurs. Les souverains eux-mêmes, dont rien ne limitait la puissance temporelle, tremblaiïent devant la menace de l’invisible. Un astrologue ou devin adresse à son roi la lettre suivante : « Au sujet de ce que le roi mon maître m'a mandé : y a“t-il une malédiction écrite là-dedans? j’ai fait des recherches. Il n’y en a pas : aucune malédiction n’est écrite”. »
On perd trop souvent de vue que laurore de la religion grecque a été sombre et sanglante. Si, plus tard, les artistes de l'Hellade ont exalté dans les statues mêmes de leurs dieux la beauté sereine et la douceur de vivre ; si des sages ont placé le souverain bien dans l’ataraxie et ont marié leur virile philosophie au frais murmure de l’Ilissus, c’est précisément qu'ils luttaient contre la peur qui rend lâche et misérable. Autour d'eux l’antique inquiétude n’était pas morte. Poètes et dramaturges savaient bien qu’elle régnait toujours secrètement dans les âmes et le disciple de Platon ne pouvait s'empêcher de tressaillir lorsque s’étendait sur la scène du spectacle l’ombre tragique de l’avavxn. — Dès le m° siècle d’ailleurs, c’en est fait du souriant optimisme du temps de Périclès. Le fond des âmes reparaît. Le monde grec se jette à corps perdu dans la magie et
1. Lettres recueillies par Harper, n° 31. V. Kossey. La Magie assyrienne, p. 3.