‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 58 sur 194 · NATURE DES PREMIÈRES CAUSES · texte numérisé non relu

NATURE DES PREMIÈRES CAUSES

les superstitions de l’Orient. « Le trouble le plus fondamental que puisse éprouver l’âme humaine, écrit Épicure à Hérodote, provient de ce qu’on redoute sans cesse comme assurée et possible, quelque puissance éternelle et terrible, telle qu’il y en a dans les fables populaires. On redoute même, continue-t-il, jusqu’à linsensibilité de la mort. » Il analyse cette crainte. II y voit « le fruit d’imaginations sans raison », etil discerne avec profondeur qu’elle est d'autant plus grande « qu’on n’a pas défini ce qui est à craindre‘ ».

L’universalité et la vitalité de cette inquiétude mystique montrent assez qu’elle est originelle. Les premières causes n’ont été créées que pour la réduire. Elles ne sauraient donc être en aucune façon des causes abstraites, que l’homme eût séparées non seulement de leurs effets, mais de tout le drame où elles jouent le principal rôle. Mais elles ne pouvaient être davantage, selon nous, « des puissances anonymes, vagues, diffuses, qui ressemblent par leur impersonnalité aux forces cosmiques et qui contrastent, par conséquent, de la manière la plus tranchée, avec ce pouvoir éminemment personnel qu'est la volonté humaine ? ». Quelles seraient, en effet, les conséquences d’une telle conception? Il est facile de les apercevoir si nous nous reportons à un autre passage qui est la suite logique du texte que nous venons de citer. Comme si, en parlant de ces puissances au pluriel, on risquait de leur

1. Épicure. Lettres à Hérodote, trad. Hamelin. 2. Durkheim. Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 620.

restituer je ne sais quel soupçon de personnalité, on les réduit « à une sorte de vague puissance, dispersée à travers les choses’ », à laquelle le culte se serait d’abord adressé. Bientôt on ne les conçoit plus que sous l’angle de cette unité : c’est que seule elle leur confère une impersonnalité « strictement comparable à celle des forces physiques ». Ainsi, de proche en proche, la pluralité indistincte des forces anonymes fait place à la notion abstraite de Pouvoir et d'Énergie, comme si celle-ci était contenue analytiquement dans celle-là, et « les esprits, les démons, les génies, les dieux de tout degré ne sont que les formes concrètes qu’a prises cette énergie*».

Mais, en premier lieu, outre qu’on pourrait montrer, en thèse générale, que rien n’est plus incompatible avec la conscience primitive qu’une notion impersonnelle, si nous accordons que l’homme n’a pas dû commencer « par se représenter le divin sous la forme concrète d’êtres définis et personnels * », il ne suit nullement de là que les premières forces qu’il a imaginées aient eu une impersonnalité comparable à celle des forces physiques. Nous n’acceptons pas le dilemme, Là où la logique ne voit pas de milieu, une psychologie un peu avertie n’a pas de peine à en trouver un. Les premières causes ne sont pas nées d’une prise de conscience directe soit des énergies éparses dans l’univers, soit des forces collectives : elles avaient avant tout à effectuer la décharge de certaines émotions. Formées, comme nous avons essayé de le montrer, à l’image psychique de l’homme, elles étaient personnelles sans être défi-

Page 1