Bergson. Évol. créatr., p
satisfaction retardée a opéré le débouchage de la représentation sont simples et peu nombreuses : un nouveau moyen d’assouvir la faim, en l’absence du moyen habituel, est bientôt trouvé, ou, s'il ne l’est pas, ni ne peut l'être, l'animal, après de vaines démarches, qui toutes sont déterminées directement par le besoin précis qu’il éprouve, sombre dans une torpeur où la recherche s'éteint avec le problème. — Or chez l'homme — disons chez l’homme primitif — qui se heurte aux mêmes obstacles, la contrariété semble avoir été d’une nature particulière. S’il n’en avait pas été ainsi, si le primitif etl’animal avaient subi mentalement de la même manière l'épreuve que leur imposaient les circonstances, on ne comprendrait pas comment le premier aurait pu inventer l’arme et l'outil. Mais l’homme a aussi inventé la domestication et l’organisation sociale, qui semblent bien impliquer des attitudes mentales d’un genre nouveau. Ce n’est pas tout, et ce n’est même pas l’essentiel. Nous verrons qu’il y a lieu de poser, à côté des problèmes pratiques, des problèmes qui en sont spécifiquement distincts. Et ce sont ceux-là précisément qui ont donné naissance aux premières formes de l'explication proprement dite. L'analyse des différentes espèces de problèmes va ainsi nous amener progressivement au cœur même de notre sujet.
Demandons-nous tout d’abord de quelle nature sont les problèmes que l'intelligence animale est capable de se poser. Elle ne se les pose que sous l’eftet d’une tendance organique dont la satisfaction se trouve momentanément empêchée, et elle ne cherche à les résoudre
qu'au moyen de perceptions présentes ou de souvenirs qui s’y rattachent immédiatement. L’animal, au fond, n’a qu'une méthode : il essaie, tâtonne, se trompe, recommence, jusqu'à ce qu’il ait réussi à ramener la situation nouvelle, qui l’embarrasse, à une situation ancienne, où il se meut à l'aise. C’est ainsi que les rats blancs ou les moineaux de Thorndike' parviennent à sortir du labyrinthe et à retrouver leur liberté. Les grands singes, au fond, ne procèdent pas autrement, et l’homme lui-même, dans bien des cas, au lieu de réfléchir et de raisonner, essaie et tâtonne : il allègue que, de cette manière, il trouve plus vite la solution. La vérité est qu’il répugne à se poser méthodiquement le problème : il lui faudrait en maintenir toutes les données à la fois sous le regard de son esprit. C’est une tâche pénible et il s’y dérobe le plus souvent. Mais l’animal s’en dispense toujours. Darwin? admirait fort le chien du colonel Hutchinson qui, ayant à rapporter deux perdrix, l’une morte, l’autre blessée, résout la difficulté en étranglant cette dernière : c'était la première fois qu’il détruisait volontairement une pièce de gibier. En fait, le chien a mal résolu le problème : il aurait dû rapporter d’abord la perdrix blessée, et, dans un second voyage, la perdrix morte. Mais la solution qu'il a adoptée lui était dictée par la façon même dont la situation agissait sur sa conscience : la crainte de laisser échapper l’oiseau encore vivant devenait, en quelque manière, le centre de gravité du problème et elle a empêché le chien de le bien poser, c’est-à-dire de n’omettre aucun de ses termes.
1. Thorndike. Animal intelligence, 1898. Cf. G. Bohn. La nouvelle psychologie animale, 1911, p. 172 et suiv. 2. Darwin. Descendance de l'Homme, 3° édit. française, 1881, p. 82.
Les comportements d'un animal à l’état libre, aux prises avec une situation difficile, seraient à coup sûr beaucoup plus révélateurs que les mécanismes et les labyrinthes les plus perfectionnés. Mais l'observation en est singulièrement malaisée et il a ‘bien fallu, pour étudier l'intelligence animale, la soumettre méthodiquement à toute une série d'épreuves ‘, dont le principal inconvénient est peut-être qu’elles sont graduées par ordre de difficulté croissante. En effet, bien que l'observateur n’intervienne jamais directement, iln’arrivepas à éviter toute espèce de dressage : l’animal s’habitue aux problèmes qu'on lui pose, aux instruments de plus’en plus compliqués, mais non pas absolument nouveaux les uns par rapport aux autres, qu'on met à sa disposition: il y voit une sorte de jeu et son attention en éveil rassemble spontanément, sous forme de souvenirs utiles, ses expériences précédentes : la difficulté a beau s’accroître, il est chaque fois mieux armé pour la résoudre.
Il n’en reste pas moins que ces patientes et méthodiques expérimentations ont permis de déterminer, avec une approximation assez grande, la limite extrême que lintelligence animale était capable d'atteindre. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de l'avoir mise sous son jour le plus avantageux : c'était souligner artificiellement ses analogies avec l'intelligence humaine, au risque de laisser dans l’ombre les différences. Mais la signification et la portée de ces dernières n’en seront
1. Les plus récentes et les plus remarquables ‘ont été ‘faites par Kühler, à Ténériffe, sur des chimpanzés capturés au Cameroun, de 1913 à 1916. V. A6handlungen der Küniglich. preussischen Akad. der Wissenschaften, 1917 ét 1918, et Psychologische Forschung, 4921. — P. Guillaume en a donné un excellent résumt dans le Journal de Psychologie, 1923.
que plus:manifestes. —D’abord, les épreuves auxquelles Kôhler soumet ses grands singes sont, en somme, de simples variantes sur un même thème. L'objectif à atteindre est toujours un fruit convoité. Seuls varient les obstacles qui les en séparent, Les «détours » à faire ou les moyens à employer pour y parvenir. Mais presque toujours les données du problème et des éléments de la solution se trouvent dans le champ visuel et dans le rayon d'action de l’animal : il n’a qu’à rapprocher des sensations présentes et il le fait sous l’influence et comme sous la dictée de la tendance excitée. Il arrive qu’il tâtonne pendant des heures. Ce qui revient à dire qu'il esquisse une démarche directe sur l’objet en vue de s’en emparer, puis, repoussé par l’obstacle, en tente aussitôt une autre. Parfois aussi, al apprend ce qu’on veut lui enseigner « par une sorte de compréhension rapide, en abandonnant tout d’un coup les mouvements inutiles et en choisissant les mouvements appropriés : comme s’il saisissait le plan, le schéma de l’acte‘ ». L'orang-outang Julius, dans les expériences de Yerkes, hésite et cherche plus longtemps {quatre fois plus pour un problème donné) que ses camarades, mais il réussit tout d’un coup et ne se trompe plus dans la suite?. — Est-ce à dire qu’il ait été guidé par une sorte d’idée directrice ? Peut-être y a-t-il eu simplement dans son cerveau, à un moment donné, la représentation globale et instantanée de la conduite heureuse : l'animal s’est vu tout à coup tournant l'obstacle et parvenant au but. Au reste, le nombre des combinaisons possibles n’est jamais très considérable et, là où la perception comporte un certain degré d’organisa-
1. H. Delacroix. Le Langage et la Pensée, p. 81. 2. Yerkes. The mental Life of Monkeys, 1916, Boston.
tion — c’estle cas chez la plupart des animaux supérieurs et surtout chezles Anthropoïdes— la combinaison convenable doit finir par sortir au bout d’un temps plus ou moins long. D'ailleurs, quelle peut être la durée d’une illumination de ce genre ? Imaginons un dispositif tel que l’on puisse empêcher l'animal d'agir à l'instant précis où il vient de comprendre : il est probable que les tâtonnements recommenceraient, avec des chances cependant de durer moins longtemps.
Mais, dira-t-on, les Anthropoïdes se servent d’instruments : ficelle, bâton, roseaux qui s’emboîtent les uns dans les autres, caisses superposables, échelles. L’Orang-
outang à l’état libre se taille des massues dans la maiïtresse branche des arbres, casse les fruits à coque dure avec des pierres. Des circonstances plus favorables l’eussent peut-être mis en mesure de s’avancer plus loin encore sur la route de la technique. Romanes ‘ n’hésite pas à dire d’un Cébus qui avait la manie de dévisser les boutons de portes et de pincettes, qu’il avait compris le principe mécanique de la vis. C’est aller bien vite. D'abord il dévissait beaucoup plus volontiers qu’il ne revissait, il évitait la tâche qui exige vraiment quelque intelligence : car un imbécile peut à la rigueur démonter une machine, disjoindre les pièces assemblées par un boulon, un écrou ou une vis, il n’est pas capable de la remonter, parce qu'il ne la comprend pas. Tout au plus réunira-t-il deux à deux certaines parties, quitte à les dévisser à nouveau, et ainsi indéfiniment. Le petit enfant fait de même. Quand il a réussi une action, il la recommence en se bornant à en changer les termes. Si c'est là de la généralisation, on conviendra
1. Romanes. L'Évolution mentale chez l'homme, Paris, 1891, p. 60-61.
qu’elle ne va pas loin. En outre, quand le Cébus eut dévissé la poignée de la brosse à tapis, il songea bien à réunir les deux parties, mais il commença par le mauvais bout. Il n’était pas nécessaire qu’il comprit le pas de vis pour qu’il pensât à réunir après avoir séparé; il l'était, pour qu’il s’avisât de présenter à l’orifice le bout rayé.
Reste que le singe se sert intelligemment des instruments qui sont mis à sa disposition. Analysons un de ces cas, le plus simple de ceux que nous offrent les expériences de Kôhler'. L’Anthropoïde, enfermé dans sa cage — d’ailleurs très vaste — aperçoit à quelque distance des barreaux une banane. Il cherche en vain à l’atteindre avec son bras, elle est hors de sa portée. Mais on y a attaché une ficelle dont le bout libre pénètre à l’intérieur de la cage. Après quelques tâtonnements, notre singe a l'idée de tirer sur la ficelle pour amener le fruit. Notons qu'aucun autre animal, pas même le chien, ne résout le problème. Mais on en découvre aisément la raison, si l’on veut bien admettre que « notre représentation de la matière » n’en est pas une sorte de vue photographique, mais qu’elle est « la mesure de notre action possible sur les corps” ». Elle est déjà même cette action esquissée. Le singe ne perçoit pas la ficelle de la même manière que le chien, car il peut, ce qui est impossible à ce dernier, la saisir entre ses doigts, la pincer, la manipuler. Parce qu’il a des mains, sa perception a donc une modalité particulière, elle comporte l’esquisse d’actions qui lui sont propres, elle est un commencement de manipulation.
Cette qualité des perceptions chez le grand singe,
1. Kôhler. Art. cité de P. Guillaume, p. 952. 2, Bergson. Matière el Mémoire, T° édit., p. 25.
leur « structure », leur degré déjà élevé d'organisation, renferme sans doute le secret de sa supériorité mentale. La main qui est «le premier des instruments d'analyse» a donné à l’Anthropoïde une plus riche gamme d’actions possibles sur les choses et Fa amené tout près des découvertes techniques et de l’intelligence humaine. Mais elle ne lui a pas fait franchir l’abîme qui l'en sépare.
Les premiers hommes, en effet, si proches à tant d’égards des grands Singes, aux prises avec lesmêmes problèmes, les ont posés autrement. Sous l’aiguillon de la faim, l'animal s’engage aussitôt dans les voies que lui ouvre le besoin, il va droit au but, ou à ce qui lui paraît en être le plus près, il multiplie ses démarclies, prenant chaque fois le plus court, le long des trajectoires tendues par son désir. Ses échecs le laissent résigné et passif; ses succès sont sans lendemain. Mais l’homme, s’il se comporte dans une certaine mesure comme l'animal, prend en même temps conscience de la, difficulté, en dehors (au moins relativement) des actes qu’il exécute pour la résoudre : la représentation — on pourrait déjà presque dire l'énoncé — du‘problème se fixe dans l’esprit, elle alourdit et ralentit l'agitation stérile que crée la tendance impatiente, elle inspire: un plus grand nombre d’actes divers qui serrent de plus près la situation, qui en épousent les sinuosités : enfin, soit que les efforts aient échoué, soit qu’ils aient été couronnés de succès, elle persiste dans la conscience,