Maine de Biran
qui peut la reprendre ainsi qu'une esquisse inachevée et travailler sur elle comme le chef d’arméesur le relevé photographique du terrain où se livreront les futures batailles.
Là est sans doute le point où bifurquent décidément l’intelligence animale et l'intelligence humaine. La qualité de ses souvenirs à assuré à l'homme son extraordinaire fortune : ils ne sont point rivés à la perception présente, ils ne s’évanouissent pas dès qu’ils ont cessé d’être utiles. Substituts des objets, ils les représentent assez longtemps pour que l’homme puisse se comporter comme si les objets eux-mêmes étaient présents. Entre la tendance et l’action, ils établissent une série de reposoirs qui permettent à la conscience de varier ou d’allonger sa route, de faire des crochets, des « détours ». Ainsi sa mémoire libère l'homme des exigences du besoin : elle lui fournit le moyen de le salisfare plus sûrement en le faisant davantage attendre.
Dès lors, quand la situation empêche la satisfaction immédiate d’une tendance donnée ou se présente autrement que le sujet ne s’y attendait, en d’autres termes, quand un problème se pose, l'homme cherche d’abord comme l'animal, la solution la plus rapide, par la méthode des essais et des erreurs ; puis celte agitation initiale — sorte de tribut payé au désir exaspéré ou à l'inquiétude — prend fin et les souvenirs qui ont quelque rapport avec la situation, au lieu d’être évoqués impérieusement et rejetés aussitôt, défilent comme au ralenti : leur vitesse semble réglée de telle sorte que la relation particulière de. chacun d’eux avec la difficulté puisse être aperçue ; ils ne se bousculent pas, ne se mêlent pas, ils conservent l’ordre et le rang qui existent entre les choses qu'ils représentent. — S'il
s’agit, par exemple, du problème qui se posait au chien du colonel Hutchinson, ce n’est pas seulement la solution qui changera, c’est le problème lui-même. Tous les termes en coexisteront dans l’esprit de l'homme, parce que, à chacun d’eux, correspondra un souvenir pourvu d’une densité assez forte pour résister à. l’appel impatient de la perception présente : ainsi lesté, le problème subsistera dans son entier et les chances d’une solution précipitée et défectueuse seront moins grandes. L'homme pourra concevoir l’idée d'un double voyage, sans que l’image de la perdrix morte le pousse à la rapporter aussitôt; c'est que, dans son esprit, cette image est en quelque sorte alourdie de tout le poids des expériences semblables qui n’ont pas été oubliées. L’impulsion née de la crainte est ainsi automatiquement contenue, et le problème est correctement résolu. C’est déjà, si l’on veut, de la réflexion. Mais alors il faut ajouter que la réflexion commence où finit le réflexe, c’est-àdire avec le souvenir.
En un mot, si le problème, chez l’homme, est bien toujours un désaccord perçu entre une tendance et la situation présente, cette fois la tendance passe à l’arrière-plan : la situation s’impose à l'esprit qui en fait le tour, en prend la mesure, Les souvenirs que l’obstacle appelle viennent atténuer la vivacité de la déception qu’il provoque : ils la refoulent, et les souvenirs utiles peuvent se présenter au choix de l’esprit. C’est ainsi que l'homme a été amené, pour résoudre les problèmes pratiques, à utiliser ce « détour » : la connaissance. Ne se produit-il pas un phénomène analogue lorsqu'une grave difficulté nous surprend, impréparés et ignorants? L'émotion nous fait accomplir une série de démarches vaines, semblables de tout point à la stérile agitation du