LA FORCE IMPERSONNELLE
Il nous reste à montrer maintenant comment la notion de force impersonnelle s’est peu à peu dégagée — sans jamais parvenir cependant à s’en affranchir complètement — des êtres-causes primordiaux.
L'inévitable et progressive atténuation de l’émotion originelle à permis une figuration et une détermination de plus en plus précises de ces êtres dont les formes étaient personnelles, mais avec le minimum de caractérisation. Or, la différenciation et la multiplication des dieux ont eu une conséquence importante. En même temps qu’ils se distinguaient, le sentiment de ce qui les unit, de ce par quoi ils se ressemblent, de leur communauté de nature, devenait plus fort. La conscience primitive, comme la nôtre, réunit ce qui tend à se séparer. L'idée d’une puissance à laquelle tous les invisibles participent dans une proportion variable, se fit ainsi jour, sans jamais devenir cependant une idée claire et distincte. Que pouvait-elle donc être ? Une intuition qui aurait la force coordinatrice d’une idée. L'unité profonde de tous ces dieux divers a sa source dans l’unité de l'énergie psychique d’où ils sont issus. Ils ont été taillés dans une même étoffe, les passions et les désirs de l’homme. La force mystique, universelle, impersonnelle si l’on veut, est comme l’extériorisation de cette énergie que la conscience primitive est impuissante à retenir par devers elle, à s’attribuer, à faire sienne.
En même temps et par suite encore de cette atténuation croissante de l'inquiétude originelle, la réalité objective gagnait du terrain. Les phénomènes cosmiques, considérés avec plus de sang-froid, étaient moins redoutables. On s’habituait à eux : du coup la puissance dont on les avait revêtus perdait son caractère illimité, elle comportait du plus et du moins, elle s’acheminait, par
la quantité, vers une impersonnalité au moins relative. — Une autre circonstance a dû contribuer à accélérer ce progrès : c'est la rencontre, qui n’a pu manquer de se produire, entre l'expérience externe de la force mécanique et l’expérience interne de la force mystique, puis entre les notions mêmes de force extérieure matérielle et de force intérieure spirituelle : la seconde a ainsi bénéficié de l’objectivité et de l’impersonnalité de la première. Le tout,et le difficile, était d'obtenir l'usure du bloc mental et surtout affectif où était enfermée la force mystique et d’en faire jaillir une notion. Il semble que ce soit la magie qui ait donné le coup de pouce décisif dans cette opération compliquée et qui ait libéré l'idée de mana.
Le mana, en effet, a d’abord été senti et véesu beaucoup plus que pensé et représenté. De même que la notion de forcé mécanique est engagée dansla technique et dans l’action en général, de même la notion de mana a commencé par faire corps avec les pratiques religieuses et elle n’eût jamais sans doute été distinguée de la prière et du rite, dont elle était l'âme, sila magie ne l’en avait en quelque sorte extraite. Il n’y auraitpas eu de magie sans mana, Mais sans la magie la notion explicite de mana ne füt probablement pas née. Pareillement, il n’y aurait pas eu de technique sans l’idée implicite de force mécanique, qui a présidé à toutes les inventions de Phomme et l’a poussé à s'assurer toujours plus la maîtrise des choses. Mais la technique à son tour a empêché que cette idée ne restât inconsciente, comme chez l’animal ; elle en a préparé et rendu possible l’explicitation. Sans doute l'espèce d’abstraction d’où est sortie la notion de mana était déjà opérée au sein même de la religion, où le « sacré », généralisé, devenait la