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LA FORCE IMPERSONNELLE

précaire — mais il ne s’en suit nullement qu'il soit impersonnel à la manière des forces physiques : il s’émeut, il aime et déteste. C’est assez pour trahir ses origines et sanature essentielle. — Dans l’Inde antique, on observe la même indécision dans les frontières qui séparent l’impersonnel du personnel. Les fluides se transforment très facilement en démons. La qualification mauvaise du brah man, la force mystérieuse qui meut l’univers, est le pap man, qui désigne tantôt des substances neutres, tantôt de mauvais démons, déités immortelles aux mille yeux, que l’on supplie de faire grâce et de rendre la liberté à leur victime”.

D'ailleurs, les termes mêmes par lesquels sont désignées ces forces révèlent une inextricable implication du personnel et de l’impersonnel. Il y a une foule de manas et il n’y en a qu'un : « Le mot mana est à la fois substantif-adjectif-verbe, désigne des attributs, des actions, des natures, des choses. Il s'applique aux rites, aux acteurs, aux matières, aux esprits de la magie aussi bien qu’à ceux de la religion”. » Comment, dès lors, parler d’une force impersonnelle et universelle ? Un concept aussi abstrait n’a absolument aucune place dans la conscience primitive. Celle-ci ignore les distinctions que nous pratiquons dans nos représentations, elle se met vout entière dans tout ce qu’elle fait, sent ou pense: elle ne sépare même pas action, sentiment, pensée. On ne voit pas comment, de ce mana qui est sorti de ses émotions et de ses désirs, et qui reste à leur service pour les réduire et les satisfaire, elle pourrait extraire une sorte d'énergie neutre, impersonnelle, analogue à

1. Oldenberg. Die Religion des Veda, 1894, p. 483. — Of. Henry La Magie dans l'Inde antique.

2. Hubert et Mauss. Mélanges d'Histoire des Religions, 1909, p. x1x.

la Force abstraite des physiciens modernes, Il suffit de se représenter les réactions que provoque le mot de mana dans une conscience primitive et de les comparer à celles que provoque dans la conscience d’un civilisé instruit le mot de force. Le contraste est frappant. Que les circonstances soient favorables à une émotion assez vive et le mana recouvre aussitôt sa nature originelle : il redevient dieu, esprit ou démon.

Dès lors nous pouvons entrevoir les caractères essentiels des premières explications de l'homme. Ælles auront leur principe dans cette causalité mystique que nous venons de définir. Elles consisteront à y rattacher, comme leurs effets, les phénomènes quels qu’ils soient. Le problème ne portera plus que sur la manière d'établir le lien, de trouver le biais. L’étonnement se réduira à une surprise passagère, celle qu'on éprouve lorsqu'on se voit contraint de faire un détour là où l’on pensait que le chemin était direct. C'est dire que l’on peul encore à peine parler de problème et d’étonnement. Tous les problèmes qui pourront se poser sont virtuellement résolus. Tôt ou tard le rapport du phénomène à la Cause se découvrira. Mais il ne peut manquer d’apparaître. L'état mental où s’est trouvé l’homme lorsqu'il a été le témoin bouleversé des grands drames cosmiques a disparu. L'homme, sorti de l’ornière des consécutions empiriques, a doublé son univers d’un invisible qui suffit à prévenir toute nouvelle aventure. Il cesse de s'étonner. Une fois pour toutes, il a «naturalisé » le merveilleux, où ilse sent plus à l’aise que dans la réalité, qui résiste. En un sens, il

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