CHAPITRE IV
La magie est une technique et non pas, à proprement parler, une science. Mais cette technique a de bonne heure comporté des manipulations et des triturations de matière dont certains résultats ne pouvaient manquer d’exciter la curiosité de l’homme et de l’engager à multiplier ses recherches pour en produire d’autres, plus surprenants encore. De là des investigations et des expérimentations qui finirent par doubler la magie, au moins dans quelques cas, d’un semblant de physique. Cependant, nous le verrons, la magie n’est pas allée très loin dans cette direction, et, à vrai dire, elle nous intéresse surtout dans la mesure où ses opérations représentent sans doute les premières applications systématiques et réfléchies de la causalité mystique, ou, en d’autres termes, les premières formes de l'explication.
Le geste de l’enchanteur est un acte qui suppose une certaine conception de l'Univers, une philosophie. Mais quelle pouvait bien être la philosophie des premiers hommes ? Nous nous égarons à coup sûr si nous la con-
cevons, même mutatis mutandis, sur le type de la nôtre. La conscience primitive réagit tout entière aux impressions qu’elle reçoit du monde extérieur. Elle ne « conçoit » guère l’univers qu’en fonction de l’exaltation fiévreuse où il la plonge, des émotions qu’il lui donne, des désirs qu’il fait naître en elle. Les invisibles qu’elle a créés afin de faire contrepoids à son inquiétude, le magicien voudra prévenir leur malveillance ou l’employer contre un ennemi, mais surtout leur ravir leur puissance afin que ses désirs ne connaissent pas d’obs-. tacle. La magie estun vaste « rêve de satisfaction », un rêve éveillé, dirigé, aux cent actes divers, méthodique parfois au point de faire penser à la science, et que l’alchimie ne fera que circonscrire et localiser, lorsqu’elle s’'évertuera à rechercher les forces secrètes qui font les métaux brillants et purs, les pierres éclatantes, la vie inépuisable. Les buts que poursuit la magie, dans tous les pays et à toutes les époques, sont d'ordre pratique : faire tomber la pluie, provoquer à distance la mort d’un ennemi, guérir des maladies, découvrir des trésors cachés. Mais tandis que la technique pratique se plie docilement aux injonctions de la nature, s'engage dans les voies tracées par l'expérience, tient compte des résistances, de la masse, de la quantité des objets, la magie n’en a cure : les choses comme telles ne l’intéressent pas. Disons toute notre pensée : /a technique contient implicitement la science, mais n'arrive pas à lui donner naissance, tant elle adhère étroitement à l'expérience sensible. De cette expérience, la magie s’affranchit délibérément, mais Les connexions arbitraires qu'elle établit entre les phénomènes ne peuvent jamais fournir de ceux-ci une connaissance réellement positive. En un mot, la première est dans le vrai, mais elle